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Billet de blog 17 avr. 2017

Prince: tyran et génie

Cela va bientôt faire un an que le chanteur Prince est mort. Alexis Tain publie une biographie sur cet artiste hors-norme qui n’en est pas véritablement une. Plus que la vie de l’homme, c’est l’élaboration de l’œuvre qui est retracée, enfin, de la partie visible…

christophe lemardelé
enseignant, historien des religions
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De Prince Rogers Nelson, le grand public n’aura retenu que quelques succès des années 80, une rivalité surfaite avec Michael Jackson et l’image d’un chanteur excentrique comme seul le show business sait en produire. L’image est trompeuse car ce chanteur était avant tout un musicien virtuose (surtout à la guitare), multi-instrumentiste, un dingue de travail, perfectionniste[1] et un performer unique, accumulant régulièrement jusqu’à trois concerts par date : deux dans une salle de concert avec des milliers de personnes, un généralement plus long et débridé dans un club de jazz comme le New Morning à Paris, parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube, avec quelques dizaines ou centaines de privilégiés[2].

L’aspect biographique est ténu car Prince était fermé comme une huitre concernant sa vie privée. On sait seulement qu’il eut une enfance difficile, marquée par les violences conjugales et l’abandon, une vie sexuelle trépidante dès ses premiers succès, un mariage qui tourna court, un fils presque mort-né et une conversion religieuse qui ne pouvait que contrarier son obsession de la sensualité. La vraie vie de Prince, de toute façon, a consisté à jouer, créer, enregistrer, innover, faire tout et son contraire, à faire donc que sa vie ne soit déterminée que par la musique, et vécue que pour la musique… Il en est mort.

L’ouvrage est intelligent car, en admirateur mélomane, Alexis Tain tente d’expliquer comment un jeune autodidacte a pu devenir en très peu de temps un self-made man de la musique, tout en faisant subtilement des allers-retours entre passé récent – ses derniers concerts seul au piano – et le parcours musical des débuts jusqu’aux quatre derniers albums publiés en un an et demi : dans sa catégorie, Prince était seul. Sa créativité et sa virtuosité étaient telles qu’il se comporta en tyran, vivant tel un prince en son palais de Paisley Park où il mourut seul dans un ascenseur.

Sa carrière connut des hauts et des bas, des succès et des incompréhensions. Si dans les années 80, il fit en sorte de produire une musique commercialisable pouvant réunir public noir et public blanc, les années 90 furent plus radicales : d’abord, les heurts avec sa maison de disque et l’adoption du « love symbol » à la place de son nom, ensuite, une musique plus jazz, rock et même rap. Ce virage avait déjà été pris avec le Black Album en 1987 mais dont Prince avait décidé l’annulation de la sortie après production… Cet album est sorti dans l’indifférence en 1994 mais il préfigurait déjà le chef d’œuvre qu’est The Rainbow Children en 2001. Le dernier chef d’œuvre en date est le dernier album de son vivant – HitNRun Phase Two de 2015, très jazz à la différence de HitNRun Phase One, diablement funk – avec un premier titre, « Baltimore », en lien avec les meurtres racistes dans son pays… Le dernier Prince retrouvait ses « racines » en arborant une coupe afro !

Avant le Black Album, il y eut le succès mondial de Purple rain (le disque et le film), mais cela ne lui suffisait pas. Il voulait être libre, propriétaire de ses œuvres et seul maître après Dieu. En 1996, sur son premier site internet, il écrivit un long discours : « Mon message résulte d’une vie entière à m’accomplir en tant qu’artiste et homme d’affaires et de ma conscience croissante que l’industrie du disque est structurellement avide, et récompense injustement les grandes et lentes équipes de direction aux dépens des artistes (…). Ma créativité est ma vie ; c’est ce qui guide mon quotidien et mes nuits sans sommeil. Mes chansons sont mes enfants. Je les sens. Je les regarde grandir et les nourris jusqu’à ce qu’elles soient mûres. Et quand je les livre à ma maison de disques, tout à coup, elles ne m’appartiennent plus, le processus est douloureux (…). Prince est le nom que ma mère m’a donné à ma naissance. Warner Bros a confisqué ce nom, en a fait une marque déposée, puis l’a utilisé comme principal outil marketing pour promouvoir toute la musique écrite par mes soins. L’entreprise possède le nom Prince ainsi que toute la musique commercialisée par Prince. Je ne suis qu’un pion utilisé par Warner Bros pour générer plus d’argent à son propre profit » (p. 161-164).

Paradoxalement, Prince n’ayant laissé aucun testament concernant son œuvre encore non rendue publique – la partie immergée de l’iceberg –, une autre firme de l’industrie du disque va vraisemblablement exploiter celle-ci et préférer faire des coups financiers en donnant à écouter des titres qui ne risquent pas de déplaire à un public passif. De son vivant, encore tenu par son contrat avec la Warner, Prince avait puisé dans sa grotte quelques pépites jazz pour un album qui ne plut guère aux fans, le bien nommé The Vault. Editer toute l’œuvre reviendrait à procéder par triptyques comme il le faisait lui-même : du funk façon « Kiss » (Parade, 1986), du jazz aérien comme « Love like jazz » (Lotus Flower, 2009) et du rock façon « Shhh » (The Gold Experience, 1995), mais aussi des romances douces et subtiles comme « Te Amo Corazón » (3121, 2006).

Alexis Tain, Prince, le cygne noir, Paris, éditions La Découverte, 203 pages, 17 euros.


[1] « Son oreille était parfaite. Tu ne pouvais pas aller à l’encontre de Prince. Ses exigences étaient toujours fondées », dit un ingénieur du son. « Quand il faisait les chœurs, il enregistrait toutes les harmonies normales. Chaque prise était doublée. Ensuite, il faisait sortir toute l’équipe du studio pour enregistrer la ‘blue note’, cette note chantée faux, doublée d’une autre note chantée faux, et dont il croise le résultat avec toutes les autres harmonies » (p. 129).

[2] « La première heure et demie, en ‘after show’, c’est vraiment super, ensuite, la fatigue gagne les musiciens qui ont [parfois] déjà trois heures de concert dans les pattes, plus la répétition de l’après-midi. C’est surtout Prince qui a envie de jouer » (p. 185).

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