Une double vie, c’est deux fois mieux

Si vous êtes un adepte de la série Bored to death, cultissime parangon de l’humour dépressif et du spleen ironique, le nom de Jonathan Ames ne vous est pas inconnu.

HBO's Bored to Death Intro (Full) © Feddo22

Si vous êtes un adepte de la série Bored to death, cultissime parangon de l’humour dépressif et du spleen ironique, le nom de Jonathan Ames ne vous est pas inconnu. Peut-être avez-vous même entendu dire qu’il a été adoubé, cette fois en tant qu’écrivain, par Philip Roth et que Joyce Carol Oates fut son professeur. Peut-être même avez-vous lu, déjà, Je vais comme la nuit (Ramsay, 1980), L’homme de compagnie (Bourgois, 2001, disponible en Points) ou Réveillez-vous, monsieur !, paru en 2006 aux Editions Joëlle Losfeld qui viennent de publier Une double vie, c’est deux fois mieux.

Jonathan Ames Jonathan Ames
Une double vie est un recueil de textes, drôles et désespérés, trash et sentimentaux, sérieux et déjantés, selon la logique d’un « c’est deux fois mieux ». Arrêtons-là cette série d’oppositions, à ne pas lire comme une tiède demie mesure mais comme une éthique : faire du désespoir une comédie. Jonathan Ames, homme orchestre (scénariste, journaliste, écrivain), pourrait être décrit (sans nuance) comme le fils spirituel de Charles Bukowski et de Woody Allen — sexe et ironie — et son recueil donne une image assez juste du personnage, un mélange hétéroclite qui dans sa diversité foutraque dessine la topographie d’un univers singulier. Double, comme l’illustre la couverture américaine, combat de boxe entre Jonathan Ames et son double. Sado et maso, battant et battu, un « Jonathan Ames » ni tout à fait réel ni tout à fait fictif, tel que l’inventent ces textes, tous à la première personne, qu’ils soient de commande (portraits de célébrités, reportages) ou plus personnels (nouvelles).

On trouve de tout dans Une double vie : Marilyn Manson et Lenny Kravitz, un cours de cunnilingus, l’aveu d’une attirance pour les « aisselles des femmes », un Club des amateurs de velours côtelé (discours d’ouverture le 11/11, date choisie « parce qu’aucune autre ne ressemblait autant au velours côtelé »), les sœurs Williams incarnation du rêve US (Open), une bande dessinée (Sans voisin de palier, une histoire vraie) et même deux « autobios en 8 mots ». Au centre de l’œuvre, l’ironie à la fois désespoir et idéal, l’échec comme un des beaux-arts, mais aussi la fragilité, celle des personnages, celle de tout lecteur qui le pousse à aller chercher, dans la littérature, un miroir consolateur et/ou un divertissement. Ainsi du héros d’Un ennui mortel, nouvelle qui ouvre le recueil, point de départ de la série Bored to death, qui « lisait aussi beaucoup de romans policiers et de romans noirs, écrits par des auteurs tels que Hammett, Goodis, Chandler et Thompson. Les suspects habituels, pour ainsi dire. Ma vie personnelle était si monotone que j’avais besoin de l’excitation procurée par leurs livres — le danger, la violence, le désespoir ». Alors le lecteur ennuyé passe une petite annonce sur « craigslist » (un site que l’on retrouve dans le dernier roman de Russell Banks, Lointain souvenir de la peau, paru le 14 mars chez Actes Sud) et devient à son tour détective privé (ou l’incarnation d’une caricature d’enquêteur).

S’inventer des vies, c’est finalement ce que fait Jonathan Ames, à travers reportages, nouvelles et autobiographies romancées (recommencées). Accepter des missions impossibles : combats de boxe avec des écrivains, sous le nom de guerre de Hareng prodige — « je me voyais comme la réincarnation d’un boxeur juif du début du XXème siècle, qui s’entraînait en mangeant des harengs ») —, stage de pratique sexuelle à Chelsea, autant de chroniques de l’autodérision, de mises en récit et en scène décalées de l’auteur, comme dans ce Journal d’une tournée de promotion :

« Bon, ma tournée de promotion est terminée. Personne ne croirait à la vie que je mène. Je n’y crois pas moi-même. Je me sens gêné de faire ce que je fais. Mais je crois que je procure du plaisir aux gens avec mes livres. Comme un clown. C’est ma seule justification. L’avion va bientôt atterrir. Nous traversons une zone de turbulence et j’ai peur. Je ne veux pas mourir dans un avion. Je ne veux pas mourir du tout ».

Livres et vie se mêlent, de même que Jonathan Ames croise et brouille les genres, les registres, manière de se réinventer. Pour notre plus grand plaisir. On ne s’ennuie jamais dans Double vie et si l’on y meurt de quelque chose, c’est de rire.

Jonathan Ames, Une double vie, c’est deux fois mieux (The Double Life Is Twice as Good), traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias, Editions Joëlle Losfeld, 252 p., 21 € 50

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