Le rapport W d’Emmanuelle Heidsieck

« Les deux hommes l’attendaient calmement à la sortie de l’immeuble ». Ni poursuite ni bagarre, « sans envergure cette arrestation ». On est en août 2015, A l’Aide ou le rapport W prend la forme d’une dystopie, version noire d’un futur probable comme le montre le choix de ce léger décalage temporel. Science-fiction, vraiment ? Plutôt le soulignement d’une marche vers quelque chose que la littérature peut (doit) déjà commenter.

« Les deux hommes l’attendaient calmement à la sortie de l’immeuble ». Ni poursuite ni bagarre, « sans envergure cette arrestation ». On est en août 2015, A l’Aide ou le rapport W prend la forme d’une dystopie, version noire d’un futur probable comme le montre le choix de ce léger décalage temporel. Science-fiction, vraiment ? Plutôt le soulignement d’une marche vers quelque chose que la littérature peut (doit) déjà commenter.

Un professeur de droit à la retraite, Charles Birkwgzanst, est arrêté par la police en bas d’une « tour délabrée de seize étages », son domicile. Il se savait « dans l’illégalité mais il avait rejeté l’éventualité ». De toute façon, il n’est pas en mesure de nier quoi que ce soit, des dizaines de mails attestent du délit. Son crime ? Certes d’avoir un nom impossible à prononcer ou épeler mais surtout d’avoir pratiqué l’ADS — Aide, Don, Service, activités hautement déviantes, voire terroristes.

A et B, deux hauts fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur, sont justement chargés d’écrire un rapport en vue de la promulgation d’une loi interdisant l’entraide. Comment tolérer de tels agissements désintéressés dans une société ultralibérale ? C’est de la concurrence déloyale aux entreprises. En 2015, le régime en place est une forme exacerbée du tout marchand, qui se donne pour mission de « traquer ce qui, dans le non-lucratif, peut fausser la libre concurrence ».

Comment accepter que des grands-parents gardent leurs petits-enfants, par exemple ? Qu’un copain répare la roue crevée de votre vélo ? C’est désormais une activité répréhensible car elle fait concurrence aux gens qui monnayent de tels travaux. Fin, donc, du travail gratuit, du bénévolat, de l’entraide, — délit de conseil, par exemple : de 1 à 3 ans de prison, 50 000 euros d’amende —, de toute forme d’altruisme. Mais aussi de l’amitié, « une marchandise » comme les autres. Et l’Etat encourage, évidemment, la dénonciation des actes prohibés. Il faudrait aussi légiférer sur le lexique. Comment pourrait-on encore dire « merci », « à votre service » ou « de rien » ? En revanche, conservons le cadeau de Noël : « tout le monde en même temps, le marché fonctionnait à plein régime », courses à gogo, « exutoire collectif ».

Emmanuelle Heidsieck fait du roman une interrogation du présent, non sans lien avec un regard sociologique, mais ses moyens d’investigation sont purement fictionnels. Elle revisite le XXe siècle, la canicule, les ONG mais aussi le cinéma ou la littérature (Céline, « Les gens se vengent des services qu’on leur rend ») ou les séries au prisme de son nouveau monde. Ses personnages, cette société sans âme, ce régime libéral ne sont pas si loin de nous, ils ne sont pas des caricatures mais une acmé, une accentuation, un passage au pire.

En lisant A l’aide, on pense évidemment aussi bien aux romans d’anticipation qui ont imaginé ces « meilleurs des mondes » et autres 1984 mais aussi à Perec, à son propre W (ou le souvenir d’enfance) quand pousser juste un peu plus loin ce qui compose notre univers quotidien mène tout droit à la dictature. Emmanuelle Heidsieck, dans un récit aussi bref que grinçant, aussi noir que cyniquement drôle, montre qu’une loi pourrait tout changer et mettre fin à l’humanisme. Et en ce sens le « A l’aide » du titre peut aussi être lu comme un cri d’alerte, ce que demeure la fiction dans un monde qui risque de perdre tout sens commun.

Emmanuelle Heidsieck, A l’aide ou le rapport W, éd. Inculte, « Laureli », 144 p., 14 € 90

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