Christine Marcandier
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 614 abonnés

Billet de blog 18 sept. 2013

Le rapport W d’Emmanuelle Heidsieck

« Les deux hommes l’attendaient calmement à la sortie de l’immeuble ». Ni poursuite ni bagarre, « sans envergure cette arrestation ». On est en août 2015, A l’Aide ou le rapport W prend la forme d’une dystopie, version noire d’un futur probable comme le montre le choix de ce léger décalage temporel. Science-fiction, vraiment ? Plutôt le soulignement d’une marche vers quelque chose que la littérature peut (doit) déjà commenter.

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
© 

« Les deux hommes l’attendaient calmement à la sortie de l’immeuble ». Ni poursuite ni bagarre, « sans envergure cette arrestation ». On est en août 2015, A l’Aide ou le rapport W prend la forme d’une dystopie, version noire d’un futur probable comme le montre le choix de ce léger décalage temporel. Science-fiction, vraiment ? Plutôt le soulignement d’une marche vers quelque chose que la littérature peut (doit) déjà commenter.

Un professeur de droit à la retraite, Charles Birkwgzanst, est arrêté par la police en bas d’une « tour délabrée de seize étages », son domicile. Il se savait « dans l’illégalité mais il avait rejeté l’éventualité ». De toute façon, il n’est pas en mesure de nier quoi que ce soit, des dizaines de mails attestent du délit. Son crime ? Certes d’avoir un nom impossible à prononcer ou épeler mais surtout d’avoir pratiqué l’ADS — Aide, Don, Service, activités hautement déviantes, voire terroristes.

A et B, deux hauts fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur, sont justement chargés d’écrire un rapport en vue de la promulgation d’une loi interdisant l’entraide. Comment tolérer de tels agissements désintéressés dans une société ultralibérale ? C’est de la concurrence déloyale aux entreprises. En 2015, le régime en place est une forme exacerbée du tout marchand, qui se donne pour mission de « traquer ce qui, dans le non-lucratif, peut fausser la libre concurrence ».

© 

Comment accepter que des grands-parents gardent leurs petits-enfants, par exemple ? Qu’un copain répare la roue crevée de votre vélo ? C’est désormais une activité répréhensible car elle fait concurrence aux gens qui monnayent de tels travaux. Fin, donc, du travail gratuit, du bénévolat, de l’entraide, — délit de conseil, par exemple : de 1 à 3 ans de prison, 50 000 euros d’amende —, de toute forme d’altruisme. Mais aussi de l’amitié, « une marchandise » comme les autres. Et l’Etat encourage, évidemment, la dénonciation des actes prohibés. Il faudrait aussi légiférer sur le lexique. Comment pourrait-on encore dire « merci », « à votre service » ou « de rien » ? En revanche, conservons le cadeau de Noël : « tout le monde en même temps, le marché fonctionnait à plein régime », courses à gogo, « exutoire collectif ».

Emmanuelle Heidsieck fait du roman une interrogation du présent, non sans lien avec un regard sociologique, mais ses moyens d’investigation sont purement fictionnels. Elle revisite le XXe siècle, la canicule, les ONG mais aussi le cinéma ou la littérature (Céline, « Les gens se vengent des services qu’on leur rend ») ou les séries au prisme de son nouveau monde. Ses personnages, cette société sans âme, ce régime libéral ne sont pas si loin de nous, ils ne sont pas des caricatures mais une acmé, une accentuation, un passage au pire.

En lisant A l’aide, on pense évidemment aussi bien aux romans d’anticipation qui ont imaginé ces « meilleurs des mondes » et autres 1984 mais aussi à Perec, à son propre W (ou le souvenir d’enfance) quand pousser juste un peu plus loin ce qui compose notre univers quotidien mène tout droit à la dictature. Emmanuelle Heidsieck, dans un récit aussi bref que grinçant, aussi noir que cyniquement drôle, montre qu’une loi pourrait tout changer et mettre fin à l’humanisme. Et en ce sens le « A l’aide » du titre peut aussi être lu comme un cri d’alerte, ce que demeure la fiction dans un monde qui risque de perdre tout sens commun.

Emmanuelle Heidsieck, A l’aide ou le rapport W, éd. Inculte, « Laureli », 144 p., 14 € 90

© 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
En Pologne, le calvaire des exilés
Dans notre émission, reportage aux portes de l’Union européenne, où des migrants et des migrantes sont toujours retenus dans des conditions inhumaines. En plateau : Anaïs Vogel, qui a fait cinq semaines de grève de la faim pour dénoncer le traitement des exilés à Calais, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS. 
par à l’air libre
Journal — France
La candidature de Zemmour prend une mauvaise tournure
L’ancien éditorialiste de CNews et du Figaro a officialisé, mardi, sa candidature à l’élection présidentielle dans un clip reprenant toutes ses obsessions identitaires. Sur le terrain, sa campagne est devenue particulièrement compliquée.
par Lucie Delaporte
Journal — France
Pour Pécresse et Bertrand, une campagne aux airs de pénitence
Après avoir claqué la porte du parti Les Républicains, ils ont repris leur carte pour obtenir l’investiture présidentielle. Pendant des mois, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont remis les mains dans le cambouis partisan et arpenté les routes de France pour convaincre.
par Ilyes Ramdani
Journal — France
Les macronistes s’offrent un rassemblement de façade
Divisée avant d’être officiellement unie, la majorité présidentielle s’est retrouvée, lundi soir, pour tresser des louanges à Emmanuel Macron et taper sur ses adversaires. Un exercice poussif qui ne risque pas de « marquer l’histoire ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Les communautés masculinistes (1/11)
Cet article présente un dossier de recherche sur le masculinisme. Pendant 6 mois, je me suis plongé dans les écrits de la manosphère (MGTOW, Incels, Zemmour, Soral etc.), pour analyser les complémentarités et les divergences idéologiques. Alors que l'antiféminisme gagne en puissance tout en se radicalisant, il est indispensable de montrer sa dangerosité pour faire cesser le déni.
par Marcuss
Billet de blog
Pas de paix sans avoir gagné la guerre
« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.
par eth-85
Billet de blog
Ensemble, contre les violences sexistes et sexuelles dans nos organisations !
[Rediffusion] Dans la perspective de la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, un ensemble d'organisations - partis et syndicats - s'allient pour faire cesser l'impunité au sein de leurs structures. « Nous avons décidé de nous rencontrer, de nous parler, et pour la première fois de travailler ensemble afin de nous rendre plus fort.e.s [...] Nous, organisations syndicales et politiques, affirmons que les violences sexistes et sexuelles ne doivent pas trouver de place dans nos structures ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Pour une visibilisation des violences faites aux femmes et minorités de genre noires
La journée internationale des violences faites aux femmes est un événement qui prend de plus en plus d'importance dans l'agenda politique féministe. Cependant fort est de constater qu'il continue à invisibiliser bon nombre de violences vécues spécifiquement par les personnes noires à l’intersection du cis-sexisme et du racisme.
par MWASI