Christine Marcandier
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Billet de blog 19 août 2010

Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe

 « Bon, je suis un chien et je vois les choses à ma façon ».

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart

« Bon, je suis un chien et je vois les choses à ma façon ».

Au croisement de la fable animalière, du conte philosophique et du roman excentrique (dès son titre directement inspiré du Tristram Shandy de Sterne), Vie et opinions de Maf le chien narre les aventures d’un bichon blanc, né dans le Sussex, élevé par la mère de Natalie Wood et offert par Frank Sinatra à Marilyn Monroe, pour la consoler de sa rupture avec Arthur Miller.

« Je devenais peu à peu cet être délicieux que je suis : un de ces chiens que des aventures attendent à l’étranger et qui sont destinées à en faire le récit ».

Le bichon maltais partagera les derniers mois de Norma Jean, la rupture avec Arthur Miller – « marié à sa machine à écrire, pas à moi » – la psychanalyse, les doutes et angoisses, cinématographiques comme existentielles, Kennedy. De New York (et sa « beauté de dessin animé ») à Los Angeles, des plateaux aux cocktails, des répétitions de la pièce Anna Christie à sa chambre, « Marilyn m’emmenait partout ».

« Je crois que nous avions en commun une même sensibilité aux tribulations de l’époque, l’instinct d’abolir la distance entre le noble et le trivial, ce qui viendrait au fil du temps expliquer la profondeur de notre amitié ».

Il dit ses yeux qui « buvaient la lumière », voit en elle « la seule fille que j’aie jamais connue capable de chuchoter une exclamation », une « créature étrange et malheureuse », spirituelle, « artiste », qui tente, en vain, d’échapper à son statut d’icône, d’objet, qui voudrait, enfin, être prise « au sérieux », se « démarilyniser » pour entrer dans la « normalité ». Une normalité qui toujours lui échappe.

« Marilyn se brossa les cheveux, puis s’interrompit et posa la brosse sur ses genoux. En la regardant, je compris que cette histoire était aussi notre histoire d’amour. Je devinai que plus jamais dans ma vie je ne me sentirais aussi proche de quiconque. Pas seulement à cause de l’effet qu’elle me faisait, mais à cause du reste. Je crois qu’elle m’a enseigné tout ce qu’exige l’empathie. De ce point de vue, je crois qu’elle était comme Keats : ses moindres gestes parlaient de beauté et de vérité, au point de la rendre éternelle. Je l’observais, j’écoutais ses pensées, j’étais amoureux. Elle aura tout formé en moi, y compris ma conception du roman. (…) Elle me fit comprendre d’un regard la vocation du conteur : ʺun roman doit être ce que seul un roman peut être : il doit rêver, il doit ouvrir l’espritʺ ».

Mafia Honey, dit Maf, n’est pas un chien ordinaire : il pense, il parle, il narre. Comme tous ses congénères, il goûte la prose (les chats, eux, s’expriment en vers), se présente lui-même comme un picaro, il discourt et philosophe, conteste les théories de Descartes sur les animaux, cite Yeats, Cervantès ou Tolstoï, est un fanatique des notes de bas de page, des digressions et autres commentaires réflexifs. Se réfère à Kafka disant que ʺtout le savoir, l’ensemble de toutes les questions et de toutes les réponses, est contenu dans le chienʺ. Il établit des listes (dont le palmarès des Dix meilleurs chiens de tous les temps), compare, disserte, bavarde, s’épanche. Son seul regret ? « ne pas pouvoir fumer ni tirer la langue au passage de mes ennemis ».

Autant dire que cette prose canine est un délice d’ironie, de satire littéraire et politique et offre un regard neuf, décalé sur les sixties, à travers l’icône de cette décennie, Marilyn. Le propos n’est pas de reprendre ce que chacun sait ou imagine, par exemple des relations entre la star et Mister President. Maf assiste à la rencontre Monroe-Kennedy chez Peter Lawford, rapporte leur conversation mais ne s’intéresse pas aux secrets d’alcôve. Norma Jean est sa maîtresse, de 1960 à 1962, sa « compagne prédestinée », comme il aime à l’écrire. Même si, prévient-il dès les premières lignes du récit, « rien n’échappe au plus petit de tous les chiens ». Il croque, démasque et n’épargne personne, Natalie Wood « pilier de cocktail », John Wayne « mouchard », Frank Sinatra « sans autre but que lui-même », décortique les liaisons dangereuses du cinéma et du pouvoir politique, suggère, ironise, brosse un tableau proprement saisissant des « années 1960, une décennie qui débuta vraiment pour nous avec l’éclat déclinant de Marilyn ». Sous l’angle de l’intimité et non du scandale.

« La célébrité ne cache pas la souffrance, elle ne fait que la souligner ».

Maf est évidemment un témoin privilégié, il est le confident de la star. « Voilà ce que font les humains. Ils vous parlent. Disent des sottises. Ils vous parlent à vous et ils parlent pour vous ». Se révèlent, se dévoilent. Se mettent à nu. Ainsi Marilyn face à son chien, véritable « Emma Bovary », perdue et pourtant debout. Avec Maf comme avec sa psy, Marilyn n’est pas obligée de se maquiller pour qu’on la reconnaisse. Et Maf, au fil des mois, remarque « une évolution dans la couleur de ses pensées, comme si son esprit avait changé de saison ».

A travers Maf, Andrew O’Hagan interroge les rapports du réel et de l’imaginaire, refuse leur distinction, il démontre que « la vérité est rarement pure et jamais simple ». Sans doute la fable est-elle la manière la plus ludique et la plus précise pour s’en approcher. « La réalité elle-même est la fiction suprême », ce que démontre ce Bildungsroman canin :

« Je choisis de croire ce que j’ai envie de croire, c’est le privilège du chien ».

Andrew O’Hagan, Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe, traduit de l’anglais par Cécile Deniard, Christian Bourgois, 344 p., 21 €.

Prolonger : article et interview d’Andrew O’Hagan par Sylvain Bourmeau

Crédits photographiques : Marilyn and Maf, photos by Eric Skipsey, 1961

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