Apprendre à prier à l’ère de la technique

« Buchmann regardait avec admiration ces hommes qui avaient dans leur poche un système juridique unique, avec leur nom à la fin. D’une certaine manière, c’était cela que Buchmann désirait : être le héraut d’un système légal dont les lois ne s’appliqueraient qu’à lui, d’une morale qui ne serait ni celle du monde civilisé ni celle du monde primitif, qui ne serait pas la morale de la cité ni même celle de la famille, mais une morale qui porterait son nom, rien que son nom, inscrit à son fronton ».

« Buchmann regardait avec admiration ces hommes qui avaient dans leur poche un système juridique unique, avec leur nom à la fin. D’une certaine manière, c’était cela que Buchmann désirait : être le héraut d’un système légal dont les lois ne s’appliqueraient qu’à lui, d’une morale qui ne serait ni celle du monde civilisé ni celle du monde primitif, qui ne serait pas la morale de la cité ni même celle de la famille, mais une morale qui porterait son nom, rien que son nom, inscrit à son fronton ».

« Ce nom était une sorte de monument, immatériel certes, mais qui n’en avait pas moins une grande importance symbolique.

Certains noms en effet étaient des choses, c’est-à-dire des constructions qui méritaient d’être visitées au même titre qu’une église vieille de plusieurs siècles ».

Dominer Le Royaume, telle est l’ambition humaine trop humaine, la volonté de puissance de Lenz Buchmann dont Tavares décrypte la « position dans le monde » avec Apprendre à prier à l’ère de la technique. Lenz Buchmann, personnage livresque jusque dans son nom, doublement – Lenz comme l’œuvre de Büchner, Buchmann ou l’homme du livre en allemand – est au centre de ce roman divisé en courts chapitres aux titres aphoristiques, « La compétence ne se définit pas avec le cœur », « quelle importance un doigt peut-il avoir ? », rassemblés en une table des matières de dix pages qui est déjà le récit d’une vie.

Apprendre à prier est en effet d’abord la biographie de Lenz Buchmann, de l’enfant sous la coupe d’un père autoritaire au vieil homme usé par la maladie, jusqu’à sa mort. L’itinéraire est celui d’une conquête du nom, effacer le frère, en revenir à la force du père que symbolise sa bibliothèque. Elle est un monde, un « organisme », elle implique, par le choix des volumes « une attitude, une morale propre », révèle une « stratégie d’attaque ». Elle est, pour Lenz comme elle l’était pour son père, un champ d’observation de l’homme et du monde, mais « un observateur qui observe pour agir », qui pousse à son terme le verbe fondateur de l’activité humaine : faire.

 

Buchmann d’abord chirurgien devient un homme politique, deux manières d’exercer sa toute puissance, sa main (tenir le bistouri, signer les lois), de mener les hommes, de s’approcher d’un pouvoir divin :

« Le bistouri au sein de l’organisme cherchait à restaurer un ordre perdu. Il y ramenait ses lois : en connaissant la cause, on devinait les effets. Il s’agissait – Lenz le disait parfois – d’instaurer une nouvelle monarchie. Le bistouri annonçait un nouveau royaume : […] La maladie, quant à elle, était clairement une anarchie cellulaire, un désordre, un manquement. »

« Lenz prit la décision d’abandonner complètement la médecine – il n’avait plus rien à conquérir dans ce domaine – et d’entrer dans le monde de la politique. […] Il était las d’avoir à traiter avec des hommes individuels et d’être lui-même un homme individuel ; il voulait opérer la maladie d’une ville entière et non d’un seul être vivant insignifiant ».

Là est le sens du roman, sa portée philosophique et politique au-delà de la simple chronique d’une vie : révéler les ressorts d’une telle volonté de puissance, « les mécanismes qui régissent l’existence », en un récit clinique, neutre, acéré. Dire le cynisme, l’ambition, mais aussi questionner la maîtrise humaine, alors que l’homme ne peut échapper à son destin, il croit le forger mais peu à peu l’histoire révèle ce qui a construit la mentalité si stricte, si monstrueusement dépourvue d’affect de Buchmann. Comme le déclarait Monsieur Valéry de manière bien plus joviale : « C’est le Destin dont j’ignore vraiment tout ».

Le roman se déroule dans une ville indéterminée, Tavares efface volontairement tous les repères, géographiques comme temporels, même si certains épisodes évoquent l’Allemagne nazie. L’écrivain parle du Pays, de la Ville, du Parti, de l’Hôpital, de manière neutre, générale. Ce faisant, il livre un roman allégorique, une étude magistrale, stupéfiante, de l’énergie, des forces et mécanismes qui régissent les corps (humains, sociaux, politiques), de ces idéologies qui ont soutenu le XXè siècle et aujourd’hui s’effondrent. Tout est organisme, lutte, combat des forts et des faibles, filiations et transmissions de la violence, enjeux et intérêts économiques. Lenz Buchmann, médecin, le constatait, « le corps était comme la carte d’un pays et le repérage de ces points de grande énergie la première étape d’une stratégie de combat ». Le cerveau est à la fois une topographie – « la carte d’une ville où les ruelles se multiplient à l’infini », le centre du combat et son « arme ».

Le livre progresse par inventaires, stratégies constituant peu à peu un tableau vaste et détaillé de la société comme le parcours d’une vie exemplaire, avec ses certitudes, ses croyances, ses apprentissages, ses moments de rupture. Un monument, lui aussi digne d’être visité.

Gonçalo M. Tavares, Apprendre à prier à l’ère de la technique. Position dans le monde de Lenz Buchmann, traduit du portugais par Dominique Nédéllec, éd. Viviane Hamy, 360 p., 22 €

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