Géraldine Delacroix
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 19 oct. 2015

L’amour au temps du communisme

Elle a 17 ans et que personne ne vienne lui dire qu’elle n’est pas sérieuse. Il en a 55 et le communisme à sauver. Dans la Bulgarie des dernières années 80, la fin d’un monde s’approche pourtant un peu plus chaque jour.

Géraldine Delacroix
Journaliste.
Journaliste à Mediapart

Elle a 17 ans et que personne ne vienne lui dire qu’elle n’est pas sérieuse. Il en a 55 et le communisme à sauver. Dans la Bulgarie des dernières années 80, la fin d’un monde s’approche pourtant un peu plus chaque jour. Et à mesure que le passé s’efface, que l’avenir s’écrit, sur la peau et dans la tête du vieux Guéo, Alba se (re)construit un corps, se dessine un cœur capables de l’emporter de l’autre côté du Mur. Leur amour sera un défi, une politique, un programme.

« J’étais lycéenne à l’époque. On mimait le communisme en ramassant les cotisations des komsomols », se souvient Albena Dimitrova, économiste et écrivaine, parisienne et bulgare, qui publie aux éditions Galaade son premier roman, Nous dînerons en français, pendant « les plus belles années du communisme, 84-89, la perestroïka ». A moins que ce ne soit celles du « communisme asséché » ressenti par la narratrice.

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Alba marche sur une jambe, l’autre est en perdition, et sans savoir d’où elle vient, on sait où elle est arrivée. « A l’hôpital du gouvernement les étages disaient tout. Les étages étaient leur force. Les dirigeants de la politique du peuple régissaient tout par les étages. (...) Les dirigeants partageaient leurs immeubles avec des ouvriers méritants. Il se devaient de rester en contact avec le peuple, mais pas au même étage. »

« Le plus absurde c’est que pour moi c’était éternel le communisme », dit aujourd’hui Albena. « Je n’avais aucune inquiétude du type “est-ce que je vais avoir du travail”. Vivre sans angoisse pour l’avenir, c’est un cadeau incroyable. Mais en contrepartie, tu ne pouvais pas faire ce que tu voulais de ta vie. »

Alba va au lycée, et travaille en même temps. « Je ne sais pas comment, Guéo avait découvert que je faisais du ménage pour une entreprise située juste en face de mon lycée. J’y passais deux heures tous les soirs, entourée de trois grands-mères, grosses et adorables. L’une savait lire l’avenir en jetant des cartes. Plus précisément, elle lisait le futur, car le mot “avenir” n’existe pas en bulgare. »

Le futur, c’est son travail à lui, Guéo: « Il travaillait d’arrache-pied à son rapport sur la réforme vitale du communisme », et Alba ronge son frein, « incapable d’attendre le soir pour retrouver ses yeux » 

Albena Dimitrova l’écrira elle aussi, ce rapport, car il ne rentre pas dans les mots de la narratrice: « J’ai démarré l’écriture en français, c’était du Moscovici, de la pure langue de bois. Ça a retardé de presque un an le travail. Je me suis plongée dans tous les rapports de 1986 à 1989, pour voir à quoi ils réfléchissaient. On n’était pas une société congelée: entre Staline et la chute du mur, il s’est passé des choses, en Bulgarie, en Russie et même en Pologne. »

La surveillance, pourtant, est bien là: « Des petites frappes de je ne sais quels services nous suivaient partout,  (...) “iIs remplissent leurs dossiers d’inepties sidérales”, dit Guéo agacé. »

« L’idée métaphorique et littéraire, c’est que tous les régimes autoritaires s’attaquent en premier lieu au corps et à la relation amoureuse. Et encore aujourd’hui, ce qui a préocuppé la population cinq minutes depuis l’élection de François Hollande, c’est la famille et le mariage pour tous. » Mais on ne contrôle pas une histoire d’amour : « Pourquoi une histoire d'amour ? L'amour n'a pas de pourquoi. Qu'est ce qui le fait surgir, qu'est ce qui le fait mourir? »

Alba aimerait se souvenir de son premier baiser avec Guéo. « Je l’ai perdu. Pas la moindre trace. » Elle insiste. « Un premier baiser peut savoir des tas de choses. » Là peut-être ? Ce jour où elle est tombée sans pouvoir se relever, échouée « dans un corps devenu vase difforme »? Guéo « nie. Il l’a toujours nié. Il n’y a pas eu de premier baiser à cette époque. » Mais elle n’a pas oublié la dernière fois. « Il me retourne sur le ventre, m’effleure le dos, m’enduit de caresses et déverse sur ma peau toute la polyphonie des voix d’Orphée. »

A l’hôpital du gouvernement, on parle entre décideurs, comme on ne les appelle pas encore. On y croise un diplomate polyglotte: « Nous avons offert du temps, un temps incroyable, c’est vrai, mais nous avons perdu la bagarre de son impossible transmission. Le communisme n’a rien prévu pour cette transmission, chaque génération recommence de zéro... »

 « Il y avait une réflexion très libre sur la propriété privée qui crée des responsabilités, par exemple », a pu constater Albena Dimitrova dans les dizaines de rapports consultés pour écrire le sien. « Comment construire un marché sans la concurrence qui éjecte l’homme des préoccupations ? Mais où faut-il supprimer le monopole? En économie ou en politique ? Ils ne parlaient pas alors de pluralisme, mais de donner un rôle plus important à la société civile. » C’est la seconde proposition qui sera retenue par Guéo. Il faut, dit sa créatrice, « donner des sièges aux citoyens quand il n’y a pas d’offre politique ».

Dans le rapport qu’il doit présenter devant le Plénum extraordinaire du Comité central du Parti communiste du 16 novembre 1988, Guéo est inquiet: « Sans une réaction radicale de notre part, le processus de la perestroïka sera transformé en processus de déstabilisation permanente avec le réel risque de transformation irréversible qui conduira à la destruction définitive des régimes socialistes. » Pour y remédier, il invente le « bulletin libre », qui « donne la possibilité à chaque électeur de choisir entre voter pour un professionnel de la politique ou pour un citoyen lambda ». Ce qui détermine un nombre de sièges pour les citoyens lambda, qui seront ensuite tirés au sort – ils ne pourront faire qu'un mandat.

Mine de rien, « ce n’est peut-être pas une mauvaise idée pour le totalitarisme d’aujourd’hui ».

Albena Dimitrova, Nous dînerons en français, Galaade, 216 p., 18 €

Albena Dimitrova évoque son écriture « avec un accent » (à 2'26):

© editionsgalaade

Lire les premières pages:

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