Lionel-Édouard Martin, Le Tremblement

«La parole – et singulièrement l’écriture, ce donné bien plus que ce don –, si elle ne fait que lisser en surface un réel essentiellement craquelé, morcelé, grenu, a cette fonction cardinale d’unir les êtres et de combler de voix l’espace qui les disjoint. Je crois au pont, cette main tendue vers l’autre berge.» (L.-E. Martin, L’Homme hermétique, 2007)

«La parole – et singulièrement l’écriture, ce donné bien plus que ce don –, si elle ne fait que lisser en surface un réel essentiellement craquelé, morcelé, grenu, a cette fonction cardinale d’unir les êtres et de combler de voix l’espace qui les disjoint. Je crois au pont, cette main tendue vers l’autre berge.» (L.-E. Martin, L’Homme hermétique, 2007)

Haïti, 12 janvier 2010, toujours. «L’angoisse horizontale», sur le court de tennis de l’hôtel Karibé à Pétionville. Même jour, même heure (16h52), même lieu que pour Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière. Lionel-Édouard Martin, auteur du Dire migrateur, n’est pas haïtien de souche mais de cœur : «Poitevin d’origine, demeurant en Martinique, enseignant à l’université des Antilles et de la Guyane», il a développé un programme de coopération universitaire, se vent fréquemment en Haïti pour des missions culturelles, une semaine tous les deux mois. Dont ce 12 janvier.

A 16h52, il est dans sa chambre, en train de décapsuler une Prestige, la bière d’Haïti.

«Alors saisi par le mouvement sans point ni virgule la langue ne ponctuant plus rien grosse boule sans prise on est d’un coup dans une cage qui se met à bouger qui bouge secoue.
L’air mou.
Rien pour s’y agripper.»

Et l’instinct de survie, animal, saisir le netbook – «l’ordinateur d’un écrivain, c’est un plein de parole : j’ai, dans le mien, tous mes écrits, poèmes, romans. (…) mon netbook est ce qui bouge en moi, comme circule le sang dans le cœur d’un homme» – marcher dans les gravats, sortir. Le terrain de tennis. Un «concours» de gens, rassemblés là, pas une «foule», «un hasard cruel, peut-être vengeur, avait donc rassemblé sur un court de tennis un groupe d’écrivains». Thomas Spear, Rodney Saint-Eloi, Dany Laferrière.

«Curieux endroit pour une rencontre, et curieuse conjonction que cette convergence francophone où vieilles provinces de France – j’y inclus mon Poitou natal –, Québec, Haïti, francisants d’autres pays – Spear – partageant une même langue vont partager, pendant quelques jours, une même destinée : c’est que la langue rapproche, unit, crée des fraternités».

Le silence, lourd, face à «l’ombre fendue, fissurée du monde». Allumer le netbook, envoyer un mail à sa femme tant que la connexion fonctionne, ironie, la touche «e» ne fonctionne plus, signe perecquien de la Disparition.

Le Tremblement est un jalon de livres, de référents, la langue devenant un salut – signe de fraternité, socle commun, refuge –, les mots des repères, «sous des gravats de parole écroulée», de Varron à Claudel, d’Anatole France (Les Dieux ont soif) à Amos Oz (Seule la mer). «Tuer le temps, discuter de littérature» (Giono, Gailly, Toussaint, Échenoz). Le monde par terre, les gens et les mots debout, «eux».

«Être debout, c’est vivre».

Publié dès mars 2010, dans l’urgence du dire, ce récit n’est pas un reportage mais un journal de survie. Rien de spectaculaire ou de morbide dans ces pages, mais un quotidien incertain, perdu, pudeur et humanité comme cœur de ces récits du 12 janvier 2010, qui se donne à lire également dans Tout bouge autour de moi. Trois jours, du 12 au 14 janvier, du séisme au retour en Martinique, pour reconstruire après le Tremblement, pas seulement de terre : «ce mot, "tremblement", si plein de "e" qui est, dans un autre livre, le signe de la Disparition, mais où j’entends aussi cet "eux" que, ce soir-là, plus rien ne pouvait exprimer, dévorés par la terre».

Écrire revient à rassembler, retrouver sens, au-delà du simple témoignage ou d’un autre Vu en Haïti (Arléa, 2006).

«Nous étions plongés dans l’irréalité d’un rêve sans sommeil, où le temps bousculé n’a plus sa durée commune, ni l’environnement ses formes habituelles.»

Dire pour contrer la mort, le chaos : «Je chanterai, parce qu’il le faudra, je le sens bien, Le Tremblement de Port-au-Prince, et ce sera, ce chant, mon requiem. Je n’ai rien d’autre à chanter – rien d’autre qu’un requiem.»

Rentrer, écrire, «c’est comme une pelote de laine qu’on dévide – une boule qui se transforme en fil, fil de mots, de phrases, fil d’images».

Orchestrer le tremblement, dépasser la faille, dire dans l’urgence ces souvenirs si proches : «Fort-de-France-Paris, 16 janvier-22 février 2010» en clôture de ce récit. Car comme l’écrivait Lionel-Édouard Martin en 2007, dans L’Homme hermétique (Arléa), «C’est cela, cela seul, le travail de l’écrivain : creuser sa terre, désenfouir le fragment, reconstituer les formes et la mémoire, et taire le fracas du monde.»

CM

Lionel-Édouard Martin, Le Tremblement. Haïti, 12 janvier 2010, Arléa, 131 p., 12 €.

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