Le spectre de Gênes, juillet 2001

Les journées de Gênes, les 20 et 21 juillet 2001, appartiennent désormais à l'histoire d'une génération politique. L'écrivain Roberto Ferrucci ravive le souvenir de la violence policière qui s'y est déchaînée pour dénoncer un scandale démocratique trop vite oublié.

Les journées de Gênes, les 20 et 21 juillet 2001, appartiennent désormais à l'histoire d'une génération politique. L'écrivain Roberto Ferrucci ravive le souvenir de la violence policière qui s'y est déchaînée pour dénoncer un scandale démocratique trop vite oublié.

 

C'est le bruit des pales d'hélicoptères qui est resté le plus longtemps. Le vrombissement, même lointain, des hélices rappelait, aussitôt, la manifestation de Gênes des 20 et 21 juillet 2001. Les nuages asphyxiants de gaz, les brigadieri qui poussaient, les gens qui couraient. Les gens qui saignaient. Ceux qui pleuraient. Les rues bloquées. Pour la première fois, la peur de la police.

Puis le souvenir s'en est allé, petit à petit. Les manifestations ont continué. La colère contre les violences policières s'est déplacée. L'Italie est longtemps restée sur la carte des mobilisations européennes :le forum social européen de Florence, les Mayday de Milan, San Precario, les centres sociaux. Puis moins. Berlusconi a quitté le pouvoir. Y est retourné. S'y trouve encore.

Les journées de Gênes, les 20 et 21 juillet 2001, appartiennent désormais à l'histoire d'une génération politique. C'était presque il y a dix ans. Des dizaines et des dizaines de livres, de récits, de documentaires, de films, de pièces de théâtre, de poèmes, d'œuvres d'art contemporain en ont, depuis, parlé. Un récit mille fois répété. Mais saturé. Et comme remisé, cantonné à l'espace de la mémoire militante et littéraire. A la fois présent et ailleurs, tenu éloigné des urgences du moment. Pas censuré. Mais un scandale petit à petit oublié.

 

Peut-être manquait-il un regard extérieur pour le réactiver. C'est ce que fait le journaliste et écrivain Roberto Ferruci. Il vient de publier en français Ça change quoi, récit littéraire de son Gênes. Envoyé spécial pour des journaux vénitiens, il couvre alors la manifestation altermondialiste, opposée à la tenue du G8 dans la vieille ville portuaire. Le narrateur se rend d'abord au media center, centre de convergence des médias internationaux, à l'abri derrière les enceintes de la zone rouge dessinée pour isoler le lieu de rencontre des chefs d'Etat. Puis dans les rangs des Tute Bianche, ces activistes vêtus de blanc qui voulaient symboliser les invisibles de la société italienne: travailleurs précaires, chômeurs, sans-papiers... Ferrucci est le témoin idéal: à la fois présent dans le cortège manifestant quand la brutalité policière éclate, et en position d'observateur chargé de raconter le déroulement de ce qui s'y est produit.

 

Ce qui est fort dans Ça change quoi, c'est que le récit part de loin. La partie du livre qui se déroule les 20 et 21 juillet 2001 - le narrateur se met aussi en scène aujourd'hui, revenant sur les traces de ce passé qui ne passe pas - commence par la description de la périphérie de Gênes : cette autoroute inoubliable par laquelle on entrait dans la ville. Elle était déserte, vide des voitures qui y roulent habituellement, interdites de circulation par mesure de sécurité. Cette première entrave à la liberté de déplacement annonçait des méthodes de maintien de l'ordre autrement plus abusives. Mais on ne s'en rendait pas du tout compte. La manif de Gênes commençait par une longue marche dans un urbanisme lunaire, vidé de ses véhicules, et hérissé de barrières métalliques au sommet évasé. De temps en temps, au coin d'une rue, une poubelle brûlait.

Cette montée progressive de la conscience de l'étrangeté de la situation, Roberto Ferrucci la rend bien: surprise, inquiétude, effroi. Et bientôt, l'angoisse de mourir, d'y rester dans ces nuages de gaz, «une substance interdite en temps de guerre, mais pas pour des questions d'ordre public, même s'il n'était jamais venu à l'idée de personne, avant, et nulle part ailleurs, d'utiliser une pareille saloperie». Ça change quoi de le raconter comme ça, de cette écriture froide, précise ? Ce style blanc, presque platement descriptif, décuple forcément l'indignation. «Je me suis aperçu que pour la première fois de ma vie, pendant un laps de temps qui m'avait paru infini, je n'avais rien fait d'autre que de penser que je pourrais être tué.» Une écriture de journaliste, mais pas dans un article. Dans un genre de texte hybride, partageant l'intime et le documentaire, qui donne des faits et les habille d'émotions. Qui informe le lecteur et veut lui faire sentir un peu de la violence qui s'est abattue ce jour-là.


OK, mais pour en faire quoi, de ce traumatisme génois ? Il y a l'intention explicite, simplissime, de réanimer un souvenir vacillant, et de réinscrire ces journées de l'été 2001 dans l'histoire européenne. Ce n'est pas rien, lorsque l'on sait que tous les policiers poursuivis pour leurs exactions à Gênes (tortures, coups et blessures...) ont été reconnus non coupables. «Malgré la mort du jeune Carlo Giulani, malgré les tortures, malgré les violences, les saloperies nocturnes perpétrées par la police dans l'école Diaz, à l'encontre desquelles la magistrature italienne avait demandé cent dix ans de prison, les policiers ont ensuite tous été absous: eux, et par conséquent ceux qui leur ont donné des ordres, le président du Conseil, le ministre de l'Intérieur, le chef de la police. Tous», écrit le romancier Antonio Tabucchi dans sa préface à la version française du livre. La mémoire littéraire contre l'impunité judiciaire.

Il y a un autre enseignement, plus politique, indirectement énoncé par le livre: c'est la fin d'une utopie. Celle de la multitude, ce rassemblement quasi spontané de manifestants, en dehors des réseaux politiques et syndicaux traditionnels, chanté par le philosophe Toni Negri et l'universitaire Michael Hardt. Car 2001, c'était aussi l'année de la parution d'Empire, l'un des ouvrages théoriques les plus influents au sujet et à destination des mouvements altermondialistes. Face aux nouveaux systèmes de pouvoir, le capitalisme contemporain et ses richesses immatérielles donneront aux sujets de la mondialisation le pouvoir de la renverser, écrivaient les deux auteurs.

 

Deux ans après les manifestations contre l'OMC de Seattle, c'est cette histoire-là que beaucoup de manifestants voulaient amorcer, même sans avoir lu le futur best-seller. Celle d'une émancipation collective et d'un nouvel internationalisme, d'une mondialisation des droits sociaux et des libertés contre la toute-puissance des marchés financiers et les atteintes à la liberté de circulation. C'est d'ailleurs sur ce sujet que le livre de Ferrucci est sans doute le plus faible: il ne s'intéresse pas vraiment au discours des manifestants, réduits à l'incarnation de victimes de l'oppression policière. Or, se trouvaient parmi eux des militants croyant résolument à un autre monde possible, et prêts à se battre pour leur idéal.

 

C'est cet espoir-là qui est mort à Gênes. Bien sûr les militants ont continué à militer, et les rondes de manifestants à tourner. Mais c'est tout un élan qui s'est brisé, à jamais associé à la violence, et par association, à la dangerosité. Un imaginaire de monde meilleur et surtout possible, de résistance joyeuse, s'est retrouvé entaché de sang et de pulsions morbides. Les mobilisations ont continué après juillet 2001. Mais quel visage, quelle ampleur auraient-elles eus sans ces deux journées ? On pense à l'affaire de Tarnac, épisode absurde de lutte contre un soi-disant terrorisme politique. Et l'on voit s'écrire sous nos yeux la suite du livre de Roberto Ferrucci, sauf qu'ici et maintenant en France.

Qu'avons-nous laissé de nous-mêmes à Gênes? C'est au fond la question que pose Ferrucci. Et sa réponse est terrible pour la démocratie italienne: car il dépeint des citoyens complices des abus policiers perpétrés. Pour lui, c'est la matrice du berlusconisme qui s'est constituée à l'été 2001. Si cette violence-là et cette impunité-là étaient possibles, alors tout pouvait se produire. Et l'impossible se produisit, avec l'installation au pouvoir durable, si durable, de Berlusconi.

On pense aux maigres troupes des manifestations en France depuis l'éclosion de la crise économique. A la faible mobilisation syndicale et militante face à la crise financière et politique de l'Europe. Au triste sort imposé aux Grecs, et à la complicité de la social-démocratie dans un plan financier qui provoque pourtant tant de reculs sociaux. Pourquoi pas plus de manifestations contre les banques, les abus du système financier, la croissance des inégalités sociales? Dans cette apathie collective, cette manière d'accepter l'inacceptable, peut-on voir le spectre de Gênes qui continue de nous hanter, invisible?

La France aussi a son traumatisme politique, tout aussi récent, et lui aussi réprimé. Plus discrètement sans doute, et sans mort: les émeutes de 2005. Qu'avons-nous fait de ces jours de révolte social? Dure introspection. A quand le roman des émeutes de 2005.
A lire aussi, cet entretien poignant de Roberto Ferrucci dans l'Huma

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.