David Plante, American Stranger

David Plante, né en 1940, est l'auteur d'une vingtaine de romans et d'essais, loués par la critique américaine, plusieurs fois en lice pour le National Book Award, une œuvre que Philip Roth qualifie de «wrenching and boldly intimate lament» (plainte dévastatrice et résolument intime).

David Plante, né en 1940, est l'auteur d'une vingtaine de romans et d'essais, loués par la critique américaine, plusieurs fois en lice pour le National Book Award, une œuvre que Philip Roth qualifie de «wrenching and boldly intimate lament» (plainte dévastatrice et résolument intime). Pourtant seul Le Temps de la terreur (Actes Sud, 2002) avait jusqu'ici été traduit en France. American Stranger est donc un événement, qui paraît directement chez Plon, dans l'excellente collection Feux croisés, avant toute publication aux USA ou en Grande-Bretagne.

Franco-canadien par sa mère, descendant d'Indiens d'Amérique par son père, David Plante vit entre Londres, l'Italie et la Grèce et son dernier roman, placé sous l'exergue de Kerouac - «cette horrible absence de foyer que ressentent tous les Français du Canada en Amérique» - témoigne d'une œuvre en quête d'un espace, linguistique, sexuel, culturel où devenir pleinement soi.

Ainsi les parents de Nancy Green, héroïne d'American Stranger, juifs ashkénazes d'origine allemande et russe, qui ont trouvé refuge à New York, taisent leur passé douloureux et tentent, à travers leur fille unique, de construire un présent ouvert, libre, débarrassé de toute entrave identitaire: américain? Nancy a tout pour être heureuse, elle est riche, devrait être «insouciante voire frivole».

Ses amours témoignent pourtant de sa quête inlassable et toujours déçue d'une transcendance: elle est d'abord attirée par Aaron Cohen, sur le point de se convertir au catholicisme et d'entrer dans les ordres. Puis elle tombe amoureuse d'Yvon, issu d'une communauté religieuse fermée et mystérieuse, tyrannique. Enfin, elle épouse un avocat anglais, Tim Arbib, juif séfarade, et voudrait à ses côtés devenir femme au foyer et mère. Elle le suit à Londres, tente de s'acclimater à un vocabulaire, une étiquette et des coutumes radicalement autres. «Tout se passerait bien. Tout - tout, tout, tout - confluerait, et cette confluence mènerait à la plénitude. C'était ce qu'elle désirait par dessus tout : que tout conflue vers la plénitude». Mais qu'il est complexe de faire de conditionnels un présent. Jusqu'à vaciller au bord du «gouffre».

À travers le parcours amoureux de Nancy, David Plante narre les étapes d'une quête identitaire qui passe par le déracinement, le sentiment d'être toujours «déplacée», de New York à Boston, de Boston à Londres, de Londres à New York. Nancy ne se définit qu'en contraste ou par opposition. Jusqu'à son ultime retour à Manhattan, où elle éprouve «le sentiment d'être à la fois dans son pays et d'en être étrangère». Nancy Green, étrangère aux autres comme à elle-même, est l'objet d'un portrait qui est une mise à nu, et, comme l'écrit David Plante dès la première page du roman, «la nudité, en soi, induisait une attente, quelqu'un d'autre». Un autre que Nancy n'aura de cesse de trouver, d'échecs en désillusions. «Elle savait aussi qu'elle était constamment à la recherche de ce qu'elle ne trouvait pas». Nancy est en quelque sorte une équation à deux inconnues, «elle-même n'avait pas la moindre idée de son origine, pas plus qu'elle ne savait ce qu'elle recherchait sans relâche».

American Stranger est un roman du désir, d'une subtile profondeur, «des désirs désespérés». Le désir d'être soi, de trouver un lieu où se retrouver et cette quête est celle de tous les personnages qui gravitent autour du centre lumineux du texte, Nancy, si étrangement absente à elle-même, c'est aussi la quête d'une Amérique déboussolée, pays incontrôlable car «sans entrave» qui aurait besoin d'un «principe unificateur» et de «savoir ce qui fait qu'un Américain est américain».

American Stranger - étranger à l'Amérique, Amérique étrangère à elle-même - est un roman du «désarroi», dans l'acception psychologique comme étymologique du terme: un trouble comme une mise en désordre, qu'illustrent les cinq parties du roman comme cinq actes d'un drame. Le lecteur suit Nancy dans sa quête désespérée d'un centre, d'une identité. Il n'est d'ailleurs aucune date dans le roman: on ignore quand il se déroule précisément, comme l'allégorie d'un brouillage des repères, d'un désordre du monde bien au-delà de la seule Nancy Green, d'un sentiment de perte et d'étrangeté. Nancy vit dans un monde irréel. Tout est fiction: «Là-bas, tout devint si familier et si différent qu'elle n'était pas certaine de s'y trouver réellement». Récit intimiste, creusant avec brio ambiguïtés et vertiges, American Stranger est aussi une comédie sociale cinglante, et assurément un grand roman de l'exil intérieur.

David Plante, American Stranger, traduit de l'anglais par Laurence Viallet, Plon, « Feux Croisés », 226 p., 19 €.

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