«Les Ripoux des Lumières»

Ce n'est pas le manque de sources le concernant mais leur surabondance qui a conduit Robert Muchembled à s'intéresser à Jean-Baptiste Meusnier et à lui consacrer un livre passionnant.

Ce n'est pas le manque de sources le concernant mais leur surabondance qui a conduit Robert Muchembled à s'intéresser à Jean-Baptiste Meusnier et à lui consacrer un livre passionnant. Cet inspecteur de police parisien du règne de Louis XV a laissé une masse imposante de rapports qui ont alimenté, depuis le XIX° siècle, les révélations les plus croustillantes sur les dépravations de l'Ancien régime finissant. Muchembled a retrouvé en outre la patte du policier dans une multitude de documents falsifiés et de textes attribués à d'autres comme si ce maniaque de l'écrit avait voulu brouiller les pistes non seulement pour ceux qui pouvaient lui demander des comptes mais aussi pour les historiens qui le liraient longtemps après.


Officiellement Jean-Baptiste Meusnier est mort assassiné en 1757 alors qu'il conduisait un détenu à Marseille. Mais on retrouve ensuite sa trace ... en Pologne, à Vienne, et surtout à Saint-Petersbourg,. Espion ? Importateur de main d'œuvre ? Probablement les deux à la fois. Plus tard, on soupçonne sa présence auprès du Lieutenant de police Lenoir dont il a probablement rédigé les Mémoires. Notre policier passe-muraille qui a peut-être monté l'attentat bidon du pauvre Damiens contre Louis XV, surveille le commerce du livre sous le nom de Martin, trempe dans l'affaire du collier de la reine, surnage dans la tourmente révolutionnaire en trafiquant sur les assignats et finit par mourir, pour de vrai, sous l'Empire. Ceux qui aiment les romans de Jean François Parot vont adorer le livre de Muchembled, car la réalité décrite par le policier de Louis XV, virtuose du déguisement et des coups tordus, dépasse les fictions qu'en a tirées l'auteur de polars à succès.


Elle inspire en outre à l'historien une analyse pénétrante de la France pré-révolutionnaire qui prend à rebrousse poil bien des courants à la mode. La dévaluation de la Révolution a fait remonter mécaniquement la cote du régime qu'elle a renversé. On redécouvre désormais les efforts de réforme de Louis XVI. Chez Louis XV lui-même, on sépare nettement ses turpitudes personnelles du bon fonctionnement de ses ministères qui ont modernisé et enrichi le royaume. A l'actif de cette bonne gouvernance, on cite volontiers la police de la capitale. Institué par Louis XIV pour contrôler l'afflux de vagabonds, le Lieutenant de Police, dont le pouvoir égale celui d'un ministre, est à la tête d'un puissant quadrillage de la population parisienne. Les tâches d'administration comme la voirie ou l'éclairage sont confiées à des inspecteurs vertueux, car elles sont peu lucratives. Or les inspecteurs doivent acheter leur charge (comme les taxis parisiens aujourd'hui leur patente) et sont mal payés.


Les plus ambitieux et les plus cyniques comme Meusnier se réservent les tâches de surveillance qui autorisent toutes sortes d'extorsions. Rançonner les juifs qui doivent obtenir un passeport les autorisant à séjourner provisoirement à Paris, peut rapporter gros. Leur statut est fragile. Diamantaires, marchands de soieries ou fournisseurs des armées de l'Est venus se faire rembourser de grosses créances par le gouvernement, ils sont prêts à payer cher le droit de rester. Le Lieutenant ferme les yeux. Il touche sans doute son pourcentage. Autre gibier de prédilection de la traque policière : le clergé débauché. On s'est étonné que la police du Roi ait mis tant de soin à protéger la chasteté des hommes d'Eglise. En réalité leur chasteté importe peu à Meusnier. Ils ont de l'argent et redoutent, plus que les aristocrates, l'infamie qui les frapperait si l'on apprenait qu'un inspecteur les a surpris dans les bras d'une prostituée. Ils sont donc prêts à payer son silence.


La surveillance des bordels qui connaissent au XVIII° siècle un essor considérable, est le meilleur terreau de la corruption policière. Louis XV s'intéresse à la prostitution, non pour la combattre, il est lui-même un excellent client, mais pour utiliser ses informations sur les vices du clergé et de l'aristocratie comme arme de réserve contre les prétentions de l'Eglise et des grands. Savoir ce qu'on voudrait cacher est pour lui une source de pouvoir mais aussi de plaisir voyeur qui est un trait de l'époque. Meusnier multiplie les rapports de police salaces très appréciés par le Roi auxquels sa verve d'écrivain ajoute des fausses confessions de tenancières de maison. Rabatteur à l'occasion, il a recruté plusieurs tendrons pour les plaisirs du roi comme Louison O'Murphy dont le peintre Boucher a immortalisé le charmant postérieur. Pompier volontiers incendiaire quand il surveille le commerce du livre, il fait éditer des libelles pornographiques pour forcer les grands personnages qui sont visés ou le gouvernement à les faire disparaître en rachetant tout le tirage. Plus moraliste que sociologue, Robert Muchembled retrouve dans le génie diabolique de ce policier hors norme qui annonce à la fois Javert et Arsène Lupin, la vérité obscure d'un absolutisme à bout de souffle

Robert Muchembled, Les ripoux des Lumières, Le Seuil, 571 p. 24 euros

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