Apprivoiser les « génies » littéraires

Homère, Dante, Cervantès, Shakespeare, Goethe, Hugo et Joyce : sept immenses auteurs mais paradoxalement peu lus, tant leur renommée légendaire les enferme dans un panthéon et tant leurs œuvres monumentales effraient. Le critique Vincent Laisney a eu la bonne idée de les rassembler tous les sept dans un même volume et de les présenter, en s’interrogeant sur la contradiction que l’on vient de dire, — une réputation énorme et peu de vrais lecteurs.

Homère, Dante, Cervantès, Shakespeare, Goethe, Hugo et Joyce : sept immenses auteurs mais paradoxalement peu lus, tant leur renommée légendaire les enferme dans un panthéon et tant leurs œuvres monumentales effraient. Le critique Vincent Laisney a eu la bonne idée de les rassembler tous les sept dans un même volume et de les présenter, en s’interrogeant sur la contradiction que l’on vient de dire, — une réputation énorme et peu de vrais lecteurs.

La démarche, il faut bien le dire, porte au commentaire hagiographique. Ainsi Laisney traite sa ligue des écrivains extraordinaires avec un immense respect, chacun des chapitres se doublant d’un vibrant hommage. Comment l’en blâmer ? Mais cette admiration ne cède rien à la rigueur et à la précision. Chaque auteur est appréhendé en contexte, c’est-à-dire situé d’un point de vue social, chronologique et spatial qui éclaire les conditions de production de son œuvre. Un cas n’est pas l’autre à cet égard. Contrairement à celle de Joyce, « désespérément normale » (p. 319), la vie de Cervantès, autoproclamé « expert en la déveine », passionne autant qu’un roman : rythmée par des périodes d’emprisonnement, des luttes littéraires et des batailles militaires, elle partage le tumulte des aventures de Don Quichotte. Ce qui est plus largement commun à ces auteurs est l’étonnante ampleur de leur production et, dans plus d’un cas, sa diversité : ils se déplacent non seulement du roman à l’art épistolaire et du théâtre à la poésie en passant par la critique, mais s’investissent aussi dans des domaines scientifiques variés ― à l’image de Goethe, « passionné par la minéralogie, la botanique, l’optique et l’anatomie » et découvreur de l’os intermaxillaire (p. 211).

Illisibles sans une précieuse mise en perspective sociohistorique, les œuvres sont envisagées avec finesse et illustrées dans leur langue d’origine, Laisney usant comme béquilles des traductions qu’il juge les plus à même d’aider le néophyte à découvrir le texte (ce qui le conduit à privilégier, entre autres, les versions de l’Iliade et de l’Odyssée données par Frédéric Mugler, reconnaissant que celles, respectives, de Jean-Louis Backès et Philippe Jacottet sont « plus fidèle[s] à la poétique homérique, mais moins facile[s] d’accès » – p. 32). Soucieux de redonner leur vitalité aux images figées par la mémoire collective et les manuels scolaires (le pacte de Faust, les neuf cercles de l’Enfer ou la tapisserie de Pénélope), l’auteur prend soin de revenir sur leurs valeurs originelles et sur leurs effets : l’épisode célèbre des moulins du Quichotte se lit autrement si l’on se souvient que, au moment de la parution du roman, « ces grandes machines à moudre d’origine hollandaise représentaient le dernier progrès de la technique et, comme telles, le symbole le plus visible de la modernité ― comparables en cela à nos éoliennes » (p. 126). Ailleurs, ce sont des exercices d’interprétation qui sont proposés, ceux-ci dérogeant parfois à l’exégèse traditionnelle, dont le critique s’affranchit en grande partie. Et si le véritable héros de l’Iliade n’était pas Achille, en retrait durant la majeure partie du texte – partagé entre colère et bouderie –, mais Priam, capable de pardon ? Amants déjouant la haine qui oppose les Capulet et les Montaigu en la sublimant, Roméo et Juliette sont-ils autre chose que « deux étourdis » ? Quant à l’Ulysse de Joyce, dont Laisney donne magnifiquement à voir la sophistication, n’est-il pas une entreprise de récapitulation de la littérature, englobant les six autres « génies » et plus encore pour tenter d’aller voir au-delà ?  

Cet essai vaut aussi par sa cohérence. Les sept portraits qui le charpentent peuvent certes s’approcher individuellement (à tel point que l’éditeur a jugé bon de commercialiser chacun des chapitres sous forme d’e-books individuels), mais l’auteur parvient en sus à faire habilement dialoguer ses génies entre eux. Certains, pour ce faire, ne l’ont pas attendu : c’est le cas de Hugo louant Shakespeare, puis devisant avec l’Anglais, Dante et Cervantès lors des singulières expériences des « tables parlantes » lorsqu’il était en exil sur l’île de Guernesey. Pour d’autres, Laisney favorise les connexions, tend des ponts et met en lumière les prolongements ou les oppositions : tous, de façon plus ou moins nette, traversent les Enfers (qui sont les égouts de Paris, chez Hugo) ; Hamlet et Othello « dessinent une trajectoire inverse de celle de La Divine Comédie » (p. 170) ; « Le Prince de Tyr, dans Périclès (1608), est un Ulysse moderne […] » (p. 174) ; « séducteur, faussaire et violent », Faust possède les défauts que Dante fustigeait dans sa Divine Comédie (p. 243).

Ouvrage dynamique porté par la volonté de rendre leur énergie à des classiques trop peu lus, ce livre offre l’intérêt de s’adresser aussi bien à l’étudiant souhaitant effectuer un premier balisage solide de la littérature européenne qu’au lecteur désireux d’étoffer sa culture d’« honnête homme ». À en croire son envoi, il sera suivi d’un autre panorama, davantage axé sur la singularité, et rassemblant cette fois des Sade, Ducasse, Kafka et autres Céline : un prolongement stimulant en perspective à cette histoire littéraire dépoussiérante. 

Vincent Laisney, Sept génies. Voyage au centre de la littérature, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2014, 22 € — Lire un extrait

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