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Billet de blog 21 nov. 2013

Cher Epoux : Famille je vous (h)aime

Il y a des livres sur lesquels on se demande comment écrire. Comment arriver à transmettre la perfection, la violence, la brutalité et la poésie qui s'en dégagent. Le nouveau recueil de nouvelles de Joyce Carol Oates, Cher Epoux appartient à ces OVNIS sublimes.

Tara Lennart
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Il y a des livres sur lesquels on se demande comment écrire. Comment arriver à transmettre la perfection, la violence, la brutalité et la poésie qui s'en dégagent. Le nouveau recueil de nouvelles de Joyce Carol Oates, Cher Epoux appartient à ces OVNIS sublimes.

Joyce Carol Oates est unique. Personne n'est capable de décrire les tourments intérieurs, l'horreur du quotidien, la violence intime, avec une telle maîtrise. Une telle puissance, implacable, qui nous entraîne jusqu'au fond de notre conscience, au fond de notre propre noirceur. Elle nous glace, elle nous terrifie. Non pas parce qu'elle raconte des histoires atroces venues d'horizons lointains, mais parce qu'elle nous fait regarder au plus profond de notre conscience, elle nous fait douter de nous et de ceux qui nous entourent.

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Si l'ensemble de l'oeuvre de Joyce Carol Oates brille par cette puissance dérangeante, ces nouvelles atteignent des sommets. Chaque texte se suffit à lui-même, chaque scène implose de perfection, chaque nouvelle laisse les mains moites et le coeur battant, le cerveau en feu. Le malaise saisit le lecteur pour le plus le lâcher, l'angoisse surgit au détour d'une phrase pour un car jacking mental, et nous envoie directement au tapis. Si cette dame d'un certain âge n'a pas le gabarit pour aller castagner sur un ring (rappelons qu'elle apprécie particulièrement la boxe), elle pratique un autre genre de sport de combat : la boxe littéraire. Son punching ball, c'est nous, lecteurs. Et quand elle enfile des gants, elle se transforme en Mick Tyson et nous expédie dans les cordes en quelques pages cinglantes. Cependant, à la différence d'un sac de frappe passivement agité par les coups, nous, on en redemande.

Ses nouvelles sont des joyaux à multiples facettes. Chaque reflet nous renvoie à une vérité, un sentiment, une impression, généralement enfouis au plus profond de notre inconscient, déniés, refoulés. Joyce Carol Oates excelle dans l'art de débusquer le mal qui sommeille, tous ces petits riens qui, mis bout à bout, finissent par devenir monstrueux et nous piéger comme des mouches sur un papier collant. Ces non-dits, ces pensées qui blessent, elle les saisit au vol et les tisse dans une trame terrifiante de vérité. Amour, addiction, solitude, relations familiales ou conjugales... rien n'échappe à sa grille d'analyse, à cheval sur un classicisme devenu rare et une modernité cinglante.

Si le recueil s'intitule Cher Epoux, ce n'est pas pour rien. Les maris, les hommes, en prennent pour leur grade, sans le moindre acharnement. Joyce Carol Oates pointe la cruauté et la faiblesse, masculine et féminine, les jeux de pouvoir ou de séduction, les rapports entre les individus, avec une élégance rare. Père, mère, femme, mari, enfants, amants, se fracassent, se déchirent sous nos yeux impuissants. Le plus terrible, ce n'est pas d'assister à des drames personnels décrits avec une justesse éblouissante. Le plus terrible, c'est de se retrouver dans ces situations, dans ces travers humains, quotidiens, et d'en trembler. C'est aussi ce qui nous amène à lire chaque nouvelle jusqu'au KO et à souhaiter qu'un Nobel vienne enfin couronner une oeuvre pareille, même si cette grande dame a d'autres préoccupations. Ecrire, par exemple.

  • Joyce Carol Oates, Cher Epoux, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, Editions Philippe Rey, 375 p., 20 € 90

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