Traques

Son style particulier est fait de phrases d’une longueur parfois stupéfiante, on s’y perd, on s’y noie, ou plutôt, Frédérique Clémençon nous perd et nous noie, volontairement, dans sa prose âpre, déliée, cyclique. Ainsi lorsque Jeanne s’offre aux « assauts du vent » et semble renaître en faisant corps avec les sensations : « trompant ma vigilance, les tourments s’emparaient de mes pensées, ou plutôt les anéantissaient comme des bêtes malfaisantes, logeaient en parasites dans les replis de mon esprit, pareils à la mer quittant la ligne de l’horizon et s’approchant des côtes, progressant sur le sable, sur la vase, entre les rochers, gagnant à chaque nouvel assaut quelques centimètres de plus, de sorte qu’il me fallait une fois encore tout recommencer, une fois encore dénouer le fil bruyant de nos tourments.
Et soudain le sentier me laissait suspendue entre ciel et mer, le corps en équilibre sur le viaduc où je m’employais à exercer mes talents de funambule ».

Frédérique Clémençon croise dans Traques les voix de quatre personnages, le roman se construit sur ces récits juxtaposés, trouvant des liens, des échos : la fuite, les fantômes, les ruptures, avec soi, les autres, le monde. Ce sont différentes manières de vivre ces ruptures, volontaires ou subies, intimes, familiales ou politiques. Le roman tout entier repose sur ces lignes de fuite : il y a Jeanne qui décide de fuir la maison familiale délétère, où il est interdit de goûter bonheur, paix et menus plaisirs depuis la mort des jumelles, « les fées disparues ». Vincent qui se noie dans la ville, ses quais, ses rues, comme absent de lui-même, se retirant du jeu aliénant de l’entreprise. Anatole, chassé de sa terre natale, comme tout son peuple, en exil, en marge, seul depuis que sa femme et son fils ont été tués, sa maison brûlée. Elisabeth qui attend la mort dans sa maison de retraite médicalisée, aliénée par les évaluations, les bilans, tentant de « se rassembler » avant de s’envoler. Tous portent le poids d’une histoire, de morts, d’exils, de bonheurs disparus ou refusés. Tous s’échappent dans et par les mots, tentent de redevenir « entiers », malgré les souvenirs, les haines, les peurs, l’indifférence et le poids du monde.

Traques est donc fait de ces voix singulières, de parcours qui se croisent, aussi : Jeanne et Anatole conversent, Elisabeth est la mère de Vincent. C’est un roman musical, fait de variations sur les mêmes thèmes, d’une ligne (de fuite) continue qui se fragmente, se diffracte, pour mieux construire une voie unique. Frédérique Clémençon s’attache, comme dans l’ensemble de son œuvre romanesque, à des personnages exclus, tourmentés, hantés par leurs « fantômes », en lutte pour préserver une intégrité et une intériorité menacées, ou dans l'abandon, ainsi Vincent, « poreux », « spongieux », comme absorbé par ce monde auquel il se sent étranger. La société, la famille, la collectivité, le monde du travail classent, évaluent, ne laissent aucun répit. Seuls demeurent l’imaginaire, l’échappée belle dans les mots, les conversations, les contes, les histoires qui tiennent lieu de « forteresse », la volonté d’aller « de l’autre côté ». Ou, comme le dit Vincent, le désir de « savoir ce qui se passe de l’autre côté des murs ».

Traques se situe dans les marges, les « replis », du monde moderne. Rend une parole aux êtres traqués. Aux êtres morcelés, comme dispersés :

« J’étais un homme entier, aujourd’hui dispersé sur des terres que je traverse les yeux baissés » (Anatole)

« Je m’en vais par petits morceaux » (Elisabeth)

« Je me défais comme une pelote de laine » (Vincent)

C’est le sens du rêve récurrent d’Anatole, chaque nuit :

« Des sacs de sable tombent d’une nacelle et je me dis que ce sont des morceaux de ma vie qui s’en vont, qui se perdent et que c’est ainsi que nos vies se défont : une marée grouillante de visages et de voix, de colonies de souvenirs abandonnés et pour finir nos corps dépouillés ».

Le propos de Frédérique Clémençon est d’une terrible dureté, d’une dense âpreté, sous des dehors fluides et poétiques. La parole socialisée, normée apparaît soudain, s’expose, explose dans des inserts, bilans médicaux (pour Elisabeth), évaluations administratives (pour Vincent), comme un contre-point — dans une police de caractère autre, d’ailleurs — pour mieux mettre en lumière combien la parole soi disant neutre est celle qui juge, normalise (« cet acharnement à nous humilier »), tandis que la parole trouble des traqués se déploie dans les sensations, les marges, les ombres.

Hugo, le Hugo du « Demain dès l’aube, […] je partirai. […] Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées », cité page 102, s’offre comme un creuset, un programme de Traques, pour la dimension tant poétique que politique de son verbe, son irréductibilité, son chant de l’exil comme de la révolte intérieure et sociale. C’est là un des fondements de la beauté étrange de Traques : un roman du réel qui se déroule pourtant dans des espaces déréalisés, la mer, le vent, l’eau, des « terres d’orages et de marais », des chambres, mais où ? On se perd dans Traques, les chapitres ne sont pas numérotés, on plonge dans des voix intérieures, titre d’ailleurs d’un recueil poétique hugolien, à l’image des personnages du roman (qui sont davantage des voix), on laisse son « esprit divaguer », la lecture rassemble peu à peu des images, des pans « dispersés », des sensations, des inquiétudes, prégnantes, entêtantes.

Il s’agit bien ici, dans Traques, de partir, au sens d’une tentation toujours présente de la mort, d’une irréductible liberté, d’une tension vers la fuite, un appel du vide mais c’est aussi partir pour s’échapper dans les mots, répondre à cette invitation au voyage propre à la littérature.

Traques est un roman tendu, dense, pris dans le paradoxe d’une langue souple et libre et pourtant étouffante : il dit la suffocation, l’épuisement du désir de vivre mais aussi les élans vers l’ailleurs.

Frédérique Clémençon, Traques, Editions de l’Olivier, 168 p., 16 €

 

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