MISS.TIC femme capitale

Avec ses graffs, ses tags et ses dessins au pochoir, le street art est un drôle de phénomène et peut-être le fait artistique le plus marquant de notre époque. Phénomène très ambivalent en tout cas puisque, lié à la délinquance (« Je te salis ma rue ») et poursuivi par la police comme tel, il produit en plus d’un cas un art véritable et mis à la portée de tous.

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Avec ses graffs, ses tags et ses dessins au pochoir, le street art est un drôle de phénomène et peut-être le fait artistique le plus marquant de notre époque. Phénomène très ambivalent en tout cas puisque, lié à la délinquance (« Je te salis ma rue ») et poursuivi par la police comme tel, il produit en plus d’un cas un art véritable et mis à la portée de tous. Ainsi, combattu sans beaucoup de relâche en ce qu’il souille et abîme les lieux publics, il voit ses meilleurs exécutants être de plus en plus reconnus, exposés (en galeries), conservés (en musées).

Parmi les figures-phares de son irrésistible ascension, on comptera l’étonnante Miss.Tic à laquelle Christophe Genin (dont nous avons évoqué ici même l’ouvrage Le Street art au tournant, 2013) consacre un fort beau volume et dont les dessins au pochoir si typés ont maintes fois orné les rues de Paris depuis 1985.

Miss.Tic est une enfant de Montmartre, élevée en milieu populaire et ayant perdu ses parents avant d’atteindre l’âge adulte. Sans avoir étudié les arts plastiques, elle s’est lancée tôt dans le bombage au pochoir et a donné à voir sur les murs de la ville quantité de pièces et tableaux dont les quelques composantes sont presque invariables : une jeune femme grand format de style vamp ou racoleuse, sa robe noire qui la moule, une pose provocante, l’expression d’un désir ou d’un fantasme à travers un slogan qui joue avec les mots, et pour finir la signature moqueuse : Miss.Tic.

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De celle qui est devenue une des vedettes de l’art des rues, Christophe Genin choisit de décrire et d’illustrer la manière plutôt que de raconter l’histoire. De là que le présent volume se présente comme un album des plus belles créations de l’auteure, toujours datées et situées. Chaque œuvre est ainsi désignée par le slogan aphoristique qu’elle porte. Et l’on citera : « Je te réponds du tac au tag », « Parisiennes femmes fatales », « Égérie et j’ai pleuré », « J’aime l’inconnu et les inconnus », « Tout achever sauf le désir », « Je ferai jolie sur les trottoirs de l’histoire de l’art », « La France du bas résille », « La France aux Maliens la Bourgogne aux escargots ». Encore que les affiches-pochoirs de l’artiste soient très parlantes, Christophe Genin prend soin d’en commenter plus d’une et d’en démonter les effets avec beaucoup de subtilité.

 

Par ailleurs, Miss-Tic n’a pas cessé de donner à son art une dimension contestataire qui ne peut échapper. Ses pochoirs sont résolument politiques sans cependant qu’on puisse en affilier la créatrice à un camp ou à un autre. On l’a d’ailleurs vue travailler tantôt pour la fête de l’Huma et tantôt pour un ministre de droite. La Poste a également utilisé ses services en diffusant des timbrés illustrés par elle tandis qu’elle est désormais chargée par la ville de Montpellier de concevoir le design d’une ligne de tramway. Et voilà donc artiste officielle celle qui naguère « défigurait » le décor urbain de façon provocante et pratiquement scandaleuse.

Mais s’il est une cause à laquelle Miss-Tic n’a pas cessé d’être attachée et qu’elle illustre de toutes les façons, c’est celle de la femme, de toutes les femmes. Elle mène ce combat sur un mode pour le moins singulier puisque, dans sa petite robe noire et prenant des poses lascives, son héroïne affiche sans relâche les armes de la séduction. Comme si elle attirait les hommes à elle pour mieux les capturer ou les défaire. « Sans solliciter les pièces de Miss.Tic, propose Genin, je crois qu’on peut les inscrire à première vue dans une conception aristotélicienne de la politique. Le bien-vivre commence par l’union nécessaire de deux êtres incapables d’exister l’un sans l’autre. En fait, les choses se compliquent. En effet, pour Miss.Tic, il n’est pas question de subordonner cette vie de couple à la procréation. Dès lors s’il fallait l’inscrire dans un horizon philosophique, ce serait plutôt dans le courant libertin […]. D’où une contradiction qui affleure dans son œuvre : le couple est nécessaire mais insupportable. » (p. 133)

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Miss.Tic au total nous apparaît en grande artiste mi-populaire et mi-intellectuelle, quelque part entre Jacques Prévert et Ferré. Son esthétique est toute participative, elle qui interpelle passants et spectateurs au gré de formules et calembours lancés à tout vent... Elle a en tout cas sa place sur le versant le plus inventif de l’art contemporain. On se réjouira donc de voir les Impressions Nouvelles et Christophe Genin lui consacrer un bel et excitant ouvrage, qui restera.

Christophe Genin, Miss.Tic femme de l’être, avec en fin de volume une traduction en anglais de Michelle Ghanem, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 192 p., 25 €

Pour lire un extrait de l'ouvrage, cliquez ici.

Nota : Les photographies illustrant l'article de Jacques Dubois ne sont pas extraites du livre mais de mes propres déambulations dans Paris (Christine Marcandier)

Prolonger : Lire l'article d'Hugo Vitrani, Miss Tic, la femme qui mur-murait à l'oreille des murs (dont un entretien vidéo avec l'artiste)

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