Pædophilia, Annie Leclerc

Pædophilia est d’abord l’histoire d’un texte, narrée par Nancy Huston dans sa superbe préface au court essai d’Annie Leclerc.Pædophilia, le « livre-cauchemar » porté par Annie Leclerc depuis les années 70, les notes, réflexions accumulées, le texte sans cesse ajourné, reporté, attendu. Sans doute parce que le sujet lui parle de trop près (victime elle-même d’un acte pédophile, évoqué dans son œuvre), sans doute parce que le champ philosophique balisé lui semblait trop large.

Pædophilia est d’abord l’histoire d’un texte, narrée par Nancy Huston dans sa superbe préface au court essai d’Annie Leclerc.

Pædophilia, le « livre-cauchemar » porté par Annie Leclerc depuis les années 70, les notes, réflexions accumulées, le texte sans cesse ajourné, reporté, attendu. Sans doute parce que le sujet lui parle de trop près (victime elle-même d’un acte pédophile, évoqué dans son œuvre), sans doute parce que le champ philosophique balisé lui semblait trop large.

Puis Annie Leclerc meurt, à l’automne 2006. Nancy Huston, en 2009, compulse les archives de son amie et tombe sur le « fameux livre » dans un dossier bleu. Elle le lit, comprend la parole si longtemps retenue, ce geste pédophile qui plonge dans « l’infans, le non-langage », prive du dire, et elle décide de publier ce texte, dans son inachèvement signifiant. « Pædophilia est donc un livre en construction, en chantier… un livre enfant, en quelque sorte ».

Il n’existe pas de mot pour exprimer ce dont parle Annie Leclerc : pédophilie désigne le rapport sexuel à l’enfant. Elle forge donc Pædophilia pour dire « la démone », la passion portée aux enfants, de la tendresse d’une mère ou d’un père à l’amateur de chair fraîche rodant à la sortie des écoles. Pædophilia, sentiment le mieux partagé du monde, sentiment labile et contradictoire, qui porte le bien (quand il donne « la vie, le lait, la confiance, et les mots ») comme le mal absolu (lorsqu’il « se retourne contre la vie, semant la terreur, le silence et la mort »), sentiment peu ou mal pensé alors qu’il mène le monde, alors que l’enfant s’affiche partout : publicités, écrans, magazines.

C’est à cet indicible, à ce paradoxe que s’attache Annie Leclerc, elle ausculte notre époque qui porte l’enfance aux nues tout en stigmatisant les pédophiles. Une époque qui « prostitue partout l’enfance », jusque dans la féminité de ces femmes-enfants mannequins, 15 ans maximum, ou celle de ces femmes plus mûres, liftings, crèmes, rester jeunes à tout prix. Faire coïncider désir trouble et enfance.

Annie Leclerc redonne voix à l’enfant, celui qui, étymologiquement est privé du droit à la parole (in, préfixe privatif, fari, parler), interroge son statut particulier :

« On n’est jamais enfant puisqu’être enfant c’est travailler à ne plus l’être, apprendre à parler, à dire ʺjeʺ ce que ʺjeʺ veux, pense, affirme, à prendre ses distances par rapport à la bulle originelle, tout en s’associant au monde des autres ».

Elle dit le scandale, la violence, la douleur, la manière dont sa propre expérience a pu nourrir sa pensée et paradoxalement la tenir éloignée de toute parole sur cet acte. Elle interroge le langage, la passion des mots, le silence étourdissant autour de ce dont elle devait parler. Commente Le petit chaperon rouge, le passage de la confusion (ruine, défaite) à l’aphonie, du désastre au dire. Un texte fort, dense, bouleversant.

CMAnnie Leclerc, Pædophilia ou l’amour des enfants, Préface de Nancy Huston, Actes Sud, 128 p. 15 €.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.