Les vies imaginaires d'Alexandre Gefen

« À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », écrit Arthur Rimbaud dans Une Saison en enfer, cité en épigraphe du dernier essai d’Alexandre Gefen, Inventer une vie, La Fabrique littéraire de l’individu.

« À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », écrit Arthur Rimbaud dans Une Saison en enfer, cité en épigraphe du dernier essai d’Alexandre Gefen, Inventer une vie, La Fabrique littéraire de l’individu.

Pierre Michon préface ces pages, nous offrant une vie imaginaire d’Eugène Dubois, qui aurait pu trouver sa place dans ses Vies minuscules, à côté de celles « d’autres savants déjantés et découvreurs involontaires ». Il n’acheva pas cette « vie brève », poursuivant par d’autres voies son exploration d’une « mémoire universelle » mais il l’offre à ce livre, ouvrant ainsi à la « bibliothèque » de vies fictionnelles que parcourt Alexandre Gefen.

Sur ses rayons se déploie une large modernité, de la Fontaine à Jed Martin, des êtres que l’on pensait connaître à redécouvrir ou des inconnus à explorer — autant de vies que l’on pourrait d’abord croire majeures ou mineures et pourtant toutes magnifiées par la puissance de la fiction qui transcende les «sujets» en objets littéraires, l’«être» en «devenir». L’essai, érudit et pourtant accessible, se donne à lire comme un roman, dès les titres des 23 chapitres comme autant d'amorces de récits : « J’ai bien connu Esope », « Anna Nicole Smith, à plusieurs », « Grégor, en train de mettre ses chaussettes ». Dès ces titres, le lecteur se plait à forger des hypothèses biographiques, à échafauder une fiction, l’aventure d’un nom.

Alexandre Gefen le rappelle, la littérature contemporaine a fait des biofictions un genre majeur, renouvelant tout ensemble le rapport au réel et à la fable, à la biographie comme à l’autobiographie ou au roman historique. « L’antérieur » se dit sur le mode du « devenir ». Le présent de l’écriture apparie une double quête, un passé (réinventé) et une recherche formelle. Aussi le « présent » est-il, pleinement, une re-présentation, une manière autre de construire une mémoire définie comme un éventail de possibles. L’archive n’est plus document objectif mais surface de projection, appel au subjectif, enquête à la fois intime et collective, tout ensemble témoignage et spéculation, en un mot poésie (dans son sens de "faire, créer"). Une triple singularité est en miroir, celle du sujet (ré)écrit, celle de l’écrivain pris dans un ample « je est un autre » et celle du lecteur. Deleuze avait défini la fiction comme l’invention « d’un peuple qui manque », la littérature est ce registre démographique et identitaire qui transgresse énergiquement — par un « putsch référentiel » — « la cartographie traditionnelle des discours », comme l’écrit Alexandre Gefen dans son Introduction.

Dans cette ample falsification de nos repères, passant par un refus de l’univocité, c’est le paradoxe même de la fiction qui s’énonce. Le vrai se trouve dans le faux et pourtant « all is true » comme l’écrivait Balzac en héritier de Shakespeare. À côté des faits historiques ou biographiques — distordus, revisités —, d’autres références, littéraires cette fois, tout un système d’emprunts, réécritures et citations font de ces vies non seulement une « fiction de réel » mais une fiction de fictions. Se cherchent ainsi les frontières mouvantes d'un territoire du singulier ou « l’invention de l’individu comme exception » : « les vies entées sur des existences historiques cherchent peut-être à s’introduire dans l’ordinaire de la singularité ou à pénétrer dans le mystère de destins décrétés exceptionnels, qu’il s’agisse de relire avec matérialisme les vies de grands hommes ou de produire des vies "d’hommes infâmes" pour employer cette formule de Michel Foucault si souvent illustrée par les auteurs de fiction biographique ».

C’est cette généalogie, cette « fabrique de l’individu » qui fonde la modernité qu’explore Alexandre Gefen. La Fontaine revu par Diderot (1762) et ainsi placé « au-dessus du temps », Rancé réinvesti par Chateaubriand pour explorer « un monde à part », Anna Nicole Smith la « chic fille » réinventée par le collectif Inculte ou Alexandre Yersin par Patrick Deville sont autant de ces vies que les écrivains qualifient d'imaginaires, volées, minuscules, antérieures. Mais ce qui se trame dans ces vies réelles rendues hypothétiques se joue aussi dans la manière dont d'autres auteurs construisent leurs personnages directement fictionnels : Louis Lambert chez Balzac, les Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Gregor Samsa pour Kafka, entre autres exemples. Selon ce double itinéraire et à travers des "microlectures" — chaque chapitre partant d’un extrait littéraire commenté —, ce sont deux notions que travaille Alexandre Gefen : l’invention d’une part, l’individu de l’autre, montrant qu’appariés ces deux pôles constituent une même « fabrique », un même laboratoire.

En parallèle à cet essai passionnant, on invite à lire le recueil de Vies imaginaires, de Plutarque à Michon, qu’Alexandre Gefen a récemment publié en Folio. De l'antiquité à la littérature la plus contemporaine, Alexandre Gefen répertorie et commente les principaux textes qui constituent un genre ancien mais en perpétuelle mutation, n'ayant de cesse d'investir d'autres champs littéraires, historiques, scientifiques. Les relie une même volonté de « faire du récit d'une vie humaine non un savoir, mais l'occasion d'un jeu littéraire, d'une rêverie ou d'une méditation » ; de nous « faire sortir de l'illusion de la première personne et du fantasme de l'intériorité pour trouver un asile identitaire, si ce n'est un salut, dans la mémoire d'autrui », en un « un corpus secret de destins possibles, comme un peuple de "corps futurs", de vies habitables par le rêve ». Cette anthologie est une bibliothèque et un cabinet de curiosités qui invitent au départ : « À quoi bon bouger quand on peut voyager magnifiquement sur une chaise ? », écrivait Huysmans dans A Rebours. Les deux livres d’Alexandre Gefen ouvrent à ce voyage ludique vers les possibles de la fiction.

  • Alexandre Gefen, Inventer une vie : la fabrique littéraire de l’individu, préface de Pierre Michon, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 304 p., 20 € (13 € 99 en format numérique) — Lire un extrait en pdf
  • Alexandre Gefen, Vies imaginaires. De Plutarque à Michon. Folio classique n° 5810 (septembre 2014), 592 p., 8 € 50

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