François Beaune, un ange noir

«J’ai un secret inexplicable, difficile à décrire. Pour résumer, on ne me trouve pas sympathique»

«J’ai un secret inexplicable, difficile à décrire. Pour résumer, on ne me trouve pas sympathique»

On avait laissé François Beaune en prise avec Un homme louche (Verticales, 2009), Jean-Daniel Dugommier, mort le 18 novembre 2008 à Lyon d’une rupture d’anévrisme, dont l’écrivain reproduisait deux cahiers (1982-2008). Journal intime fictif, une vie sous le signe de la «louchitude», des notes, dessins et observations consignées, d’un repli en soi et hors du monde: des pages d’écriture formant un « néo-savoir » dangereux, non destiné à la publication, et pourtant «clarifier, jusqu’à la fin. Pour la postérité. (…) Faites venir la relève. Il reste encore tout à faire».

En ouvrant Un ange noir, le lecteur pourrait croire à un nouvel homme louche. Tout part d’un fait-divers, une jeune femme «retrouvée morte dans sa baignoire», à Lyon toujours, en 2007. Un homme se confie, noircit des pages, «j’ai un secret inexplicable, difficile à décrire»: Alexandre Petit connaissait la jeune femme, Elsa Colignon, mais est-il celui qui l’a tuée et laissée dans une baignoire «pleine à ras bord», ensevelie sous «de petits canards flotteurs en plastique jaune», «une peluche dans les bras»? Coupable (trop) idéal, Petit prend la fuite et la plume, pour une confession entre enquête, récit de cavale et aveu. Pour François Beaune, la mort d’Elsa est un prétexte, au sens le plus plein du terme: malmener, renouveler, mettre à mal le polar comme genre, à travers trois formes de discours, des dépêches du Progrès de Lyon, le journal d’Alexandre, les lettres de sa mère.

Tout comme Jean-Daniel Dugommier menait des expériences – mettre des livres dans un micro-ondes, échanger ses vêtements dans un lavomatic et devenir une autre personne, regarder le monde d’une manière «louche», oblique et «sous-réaliste» – François Beaune observe l’être humain. Portrait d’un personnage détestable, immonde, Un ange noir travaille sur le vivant, porte à son acmé la haine de soi et des êtres. Écrire, pour François Beaune, ce n’est pas raconter une histoire mais pousser le lecteur à se demander qui est derrière ou dans le livre, qui l’habite. Une forme d’expérimentation que l’auteur poursuit par d’autres biais (cinéma, blogs), qu’il décale d’Un homme louche à Un ange noir: non plus un personnage fantaisiste et burlesque mais un homme aigri, misogyne, raciste, un antihéros.

François Beaune © DR François Beaune © DR
Révélant peu à peu les zones les plus sombres de sa psyché, Alexandre Petit – son identité antiphrastique est à elle seule un programme – mène une enquête entre intrigue (faussement) policière et jeu de rôle, empruntant tour à tour l’identité d’un personnage de roman à l’eau de rose ou de SDF. Être creux, comme peut l’être Lorenzaccio («plus vide qu’une statue de fer-blanc»), né «vieux», Petit hait sa mère, les femmes, sa famille, la société, les Turcs et les Grecs, tout ce qui est étrange(r). Par certains côtés, il rappelle le Meursault de L’Étranger, ou plus contemporain, Paul, le narrateur du Dîner d’Herman Koch, il est un être de nausée, de l’abjection, perversement fasciné par le sourire de Duchenne de certaines femmes. Petit se prend pour un messie, un ange exterminateur qui pourrait (nous) révéler la vérité du monde et des êtres, si péremptoire qu’en écrivant il élide une partie des négations («j’ai dit que je ne voulais la déranger»). Névrosé, paranoïaque, il avoue: «l’antipathie que je dégage est telle une seconde nature». «Une sorte de Monsieur Tout-le-Monde, voyez-vous, mais quelque chose en moi agace, je le sais, quelque chose je crois de repoussant». François Beaune signe un roman fort, dérangeant, qui révèle nos pires intentions.

François Beaune, Un ange noir, Verticales, 277 p., 17 €

Extrait: «La malédiction me poursuit. Elle me hante. Cette fois j’ai le malheur d’être innocent, mais cela ne va pas changer leur opinion sur moi. Autant je sais qu’il y a des coupables sympathiques, autant cet innocent qui vous écrit là, de cette chambre aux odeurs rances de naphtaline, qui mérite comme n’importe qui la considération, l’estime, eh bien non vraiment je sens que cela m’est refusé une fois de plus. Je serai toujours cette tête de Turc, le bouc émissaire que l’on ressort à chaque dérapage. J’aurais dû naître Juif, écrivais-je hier, et je n’étais loin du compte : au moins il y aurait une raison à tant de haine, je serais à ma place. Quand il n’y a plus victime que soi-même, on passe son temps à se défendre, à se cacher, à vivre dans les méandres des tranchées, comme les poilus de la Grande guerre (ils disent Grande! Grande mare de boue et de teutons rampant sous terre!), aveugle comme une taupe et craint comme un rat.

Non je ne suis né Juif, Arménien, ou je ne sais quoi: je suis né vieux, vieux Français. Vieux et détruit comme ce pays de vieux».

Du même auteur: Un homme louche, Verticales, 2009 et Folio 2011

François Beaune est né en août 1978 à Clermont-Ferrand. Il a fondé une revue d’art (Louche), monté un spectacle de cabaret Le Majestic Louche Palace (juillet 2010 aux Subsistances à Lyon) ainsi que plusieurs sites où il mène ses activités et expérimentations: Louche actualités (Ou comment délabrer le réel à coups de ciseaux), la presse découpée, détournée, réécrite par un chat bleu et ses amis, Jacques Dauphin (L'info découpée en morceaux par un vieux chat d'appartement), Avec sa colle et ses ciseaux, notre chat bleu renouvelle l'actualité terrestre et La maison louche, «squat virtuel interactif qui réunit individus étranges et productions bizarres», avec un test pour découvrir votre degré de louchitude. On peut également écouter ici La mécanique des hommes, reportage réalisé pour Arte radio.

Prolonger: Herman Koch, Le Dîner, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, Belfond, 2011, 330 p., 18 € 50:

Le roman d’Herman Koch, best-seller aux Pays-Bas, premier texte de l’auteur traduit en France, se déroule en une soirée. Les frères Lohman se sont donné rendez-vous avec leurs épouses dans un restaurant chic d’Amsterdam. Du hors d’œuvre à l’addition, selon les unités implacables d’une tragédie (temps, lieu, action), se révèle peu à peu un acte d’une violence inouïe – «une chose s’était produite qui ne faisait garder l’espoir d’une explosion plus tard dans la soirée. C’est comme le révolver dans une pièce de théâtre: quand on le montre au premier acte, on peut être certain qu’il va servir au dernier. Telle est la loi de la dramaturgie» – et, à travers la narration de Paul Lohman, la faillite morale de notre société. «Certaines choses vont sans dire. Je me contente de rendre compte de ce que j’ai vu et entendu pendant notre dîner au restaurant». Une pseudo objectivité, détachée, clinique, insensible qui fait froid dans le dos: la faculté d’oubli volontaire de Paul est proprement terrifiante. Jusqu’à l’addition. Salée.

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