Les histoires d’amour finissent mal, en général

Badine-t-on encore avec l'amour ? Rien de nouveau sous le soleil : comme le remarque ironiquement Marie Darrieussecq dans un entretien accordé à Mediapart, « L’Iliade, L’Odyssée, l’amour et la guerre sont les deux sujets universels ». De fait, certaines questions échappent au temps, sans cesse reposées sous des formes, elles, nouvelles :

Badine-t-on encore avec l'amour ? Rien de nouveau sous le soleil : comme le remarque ironiquement Marie Darrieussecq dans un entretien accordé à Mediapart, « L’Iliade, L’Odyssée, l’amour et la guerre sont les deux sujets universels ». De fait, certaines questions échappent au temps, sans cesse reposées sous des formes, elles, nouvelles : l’approche se veut libérée —sinon plus intime du moins plus crue — et le roman contemporain ne craint plus de mêler mails, SMS, réseaux sociaux et sites de rencontre à l’amour, sujet aussi vieux que la littérature. Si, de l'avis de Joyce Carol Oates, le roman se promène toujours le long d’une route, comme l’écrivait Stendhal dans Le Rouge et le Noir, ce chemin emprunte désormais les autoroutes virtuelles. Parmi les 555 romans publiés en cette rentrée 2013, nombreux sont ceux qui ne reculent pas devant des thèmes pourtant éculés : l’amour, le couple, le désir, l’infidélité

 Que reste-t-il de nos amours ?

Les histoires, comme bien des couples modernes, sont recomposées, écrites a posteriori et non dans le chaos brûlant de la passion amoureuse en cours, pour tenter de démêler les fils de ce qui fut. Et bien souvent, ces reliques romanesques d’amours défuntes cherchent dans les événements de l’époque un miroir aux amours défaites : ainsi, dans Moment d’un couple, Nelly Alard trouve-t-elle en 2003 — la canicule, la France post-défaite de Jospin, Marie Trintignant morte à Vilnius — des échos à son couple qui se délite. Dans L’Accomplissement de l’amour d’Eve Almassy, Béatrice dit « aimer quelqu’un qui fait le mort et qui faisait d’elle une morte ».

L’écriture semble liée à la rupture. « Ça se passe très vite. Paola me quitte. Je bascule hors d’une zone de sécurité. Je glisse et, déjà, je construis ma défaite » : l’après sera « apnée convulsive », comme l’écrit Agnès Vannouvong dans Après l’amour, le notaire fera le bilan chiffré, froid et mathématique des biens de chacune, de dix années de vie commune, le roman, lui, dit le manque non quantifiable, la quête effrénée de l’absente, Paola « devenue mon impossible ». La narratrice se connecte toutes les nuits à un site de rencontres qui « ressemble à un supermarché technicolor », « les visages des femmes se succèdent, dans un défilé de mots et de masques », elle cède à la tentation des rencontres, découvrir Edwige sous la « Vodka pomme » du site, Garance alias Gara75. Force est de constater combien les piments du désir, « l’illusoire et la sublimation », sont encore exacerbés par ces nouveaux modes de rencontre. Le récit suit la chasse, la traque d’une femme à la hauteur de Paola, il dit le désir au féminin, des trajectoires sexuelles qui échouent à devenir amoureuses, le roman se fait collection de portraits rapides, notations sociologiques, décodage d’un territoire dangereux qui compose « un tableau vivant, un tableau de chair, éloge du multiple ». « Je couche avec des femmes qui ne sont pas Paola. Je suis saisie par la sensation de passage, sa matérialité. Le mouvement est toujours identique », « les mots, les rencontres, tout laisse des traces », un peu comme « on fabrique une fiction, mot après mot ».

Même quête éperdue chez Eva Almassy, tentative de quitter « le passé pour le présent » : un « inconnu » qui pourrait sauver Béa de son marasme ou une Vanessa croisée sur un site de rencontre (mais cette femme qui pourrait donner une nouvelle direction à l’amour, virtuelle et féminine, ne sera-t-elle pas un homme ?). L’héroïne traverse Paris, « itinéraire limpide, les feux rouges se couchent à ses pieds, elle avance le long d’une ligne intériorisée, un fleuve, bientôt elle arrive, il lui faut tourner vers la gauche. Le génie de la Bastille déjà en vue sur un ciel bas », elle tente de s’évader durant une nuit, kaléidoscope d’espaces et pensées, et « elle va piocher parmi les fanfreluches d’Eve de son âme », pour, espère-t-elle, « basculer du bon côté ».

 

Ainsi les romans collectent, rassemblent, recomposent les reliques d’histoires défuntes ou présentes (mais engluées dans le passé). La Béatrice d’Eva Almassy, prénom de Dante, est une « Schéhérazade affolée ». Il s’agit de « suivre un kaléidoscope d’images et de thèmes dont les perpétuelles métamorphoses se répondent, univers de fractales ou souvenirs, idées et sentiments s’enchevêtrent au point de se confondre en un lent remuement aux franges de la conscience » (Emmanuel Venet, Rien, Verdier).

Collections d’instants perdus

Difficile de ne pas penser aux Pièces importantes et effets personnels de la collection Lenore Doolan et Harold Morris, comprenant livres, prêt-à-porter et bijoux de Leanne Shapton en ouvrant Tout cela n’a rien à voir avec moi, le roman de Monica Sabolo : le principe narratif est le même — dresser le bilan d’une histoire d’amour terminée à travers des objets, des photographies, des pièces éparses décryptés comme les reliques d’une histoire. Le volume rappelle un cabinet de curiosités, il est à la fois récit et dispositif d’objets, des briquets volés lors des premiers rendez-vous aux SMS échangés, des lettres aux notes éparses. Le roman tient du collage, selon le principe des pièces à conviction, procès-verbal et visuel d’une histoire d’amour…

L’objet du désir est traqué, cerné, conquis : les premières conversations permettent de rassembler un bric à brac d’informations inutiles donc cruciales, composant une biographie baroque de l’aimé — « Données recueillies  aimerait vivre à Reykjavik ou à San Francisco. Se ronge les ongles. (…) Connaît Chiara Mastroianni. La trouve sympathique. Aime les anguilles et la salade de poulpe. Sourit avec une douceur infinie. (…) Enfant, jouait de la flûte ». Monica Sabolo collecte, rassemble, tente le détachement scientifique — « dans cette première partie, nous étudierons le phénomène de l’aveuglement amoureux » —, tire des généralités sur la comète, abandonne l’objectivité pour la « débilité », penche dangereusement vers la dinguerie : correspondance avec un auteur mort, courriers désespérés avec des administrations aveugles à son mal, vaudou, hépastocopie (« interprétation incertaine » du foie de volaille acheté au Monoprix de la rue de Rennes).

Le récit est drôle, plein de fantaisie, touche juste : la passion est « une inclination pour l’Ailleurs (…) dont l’être aimé est apparemment le représentant sur cette terre. Ce dernier semble en effet porteur d’une énigme : le moindre de ses mots, de ses gestes, voire sa simple présence au monde, relève d’un secret prodigieux ». Et lorsque l’homme fuyant part pour une autre, le récit bascule et creuse les failles du moi : l’enfance, la génétique, la blessure de sa propre naissance. Derrière graphiques et photographies, c’est un récit de soi qui s’amorce — aimer revient à se chercher, tenter de cerner ce moi que l’autre révèle —, dialogue avec l’autre grand absent masculin du livre : le père. Tout cela a donc beaucoup à voir avec moi et cette radioscopie d’un état amoureux n’est en définitive qu’un prétexte, l’amorce d’un dialogue avec plusieurs altérités, la généalogie et les antécédents d’une catastrophe annoncée. Comme l’énonce Stig Dagerman — livre offert, d’ailleurs, par l’amant — « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ».

L’éternelle répétition, l'« après »

Le titre du dernier roman de Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes, est emprunté à La Vie matérielle de Marguerite Duras (1987). En écho, celui choisi par Eva Almassy pour son dernier roman, L’Accomplissement de l’amour reprise d’une nouvelle de Robert Musil, écrite en 1910 : « Un acte d’infidélité peut-il renforcer l’amour exclusif qui lie un couple ? On donne ici la réponse d’une femme cent ans plus tard, plongée dans un autre millénaire », avertit-elle en ouverture du récit. Nelly Alard, dans Moment d’un couple, trouve la clé d’une histoire de tromperie dans La Femme rompue de Simone de Beauvoir. Victoire, la maîtresse, l’a offert au mari de Juliette. Elle y puise l’inspiration de certains de ses SMS. Mais se trompe de rôle page 316 du roman. Du prénom de l’héroïne (Juliette) au rôle de « maîtresse » (« comme on dit dans le théâtre de boulevard » — clé à chercher du côté d’une ministre socialiste), tout est archétypal (vaudeville, film de Rohmer ou mauvaise comédie). Quand la chair est triste, hélas, on réécrit tous les livres et cherche, encore et toujours « la grammaire des relations entre hommes et femmes » (N. Alard).

  • Nelly Alard, Moment d’un couple, Gallimard, 276 p., 20 €
  • Eva Almassy, L’Accomplissement de l’amour, Editions de l’Olivier, 109 p., 13 €
  • Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes, P.O.L., 379 p., 18 €
  • Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir avec moi, Lattès, 140 p., 19 € (Le roman est prix de Flore 2013 — ajout du 7 novembre)
  • Agnès Vannouvong, Après l’amour, Mercure de France, 202 p., 16 € 50

Repérer des sujets, tendances privilégiés parmi les 555 romans de cette rentrée 2013, c’est aussi, bien entendu, écarter des titres qui, même en plein dans le sujet, ne tiennent pas la route. Si les histoires d’amour finissent mal, certains romans de cette rentrée qui abordent le sujet sont à éviter à tout prix.

« Tu mens !

— Non, je ne mens pas ! » (Antonia Kerr, Le Désamour, Gallimard)

« — Je ne comprends pas qu’un amour puisse finir… / — Oui, cela semble jeter le discrédit sur toute l’institution » : cette citation de Romain Gary (Clair de femme, 1977), en exergue du Désamour d’Antonia Kerr, aurait pu servir de fil rouge à cette traversée des peines de cœur de la rentrée. Mais le roman de cette jeune auteure — remarquée en 2010 pour son premier roman Des fleurs pour Zoé, depuis publié en poche chez Folio — ne vaut que pour cette citation d’ouverture.

L’histoire ? la relation de couple difficile d’un sexagénaire new-yorkais, écrivain en panne d’inspiration et de succès — ses romans ne rencontrent plus le succès qu’en Roumanie, pays que Cioran a habitué aux récits dépressifs — et une nymphette d’une vingtaine d’années, Laura, nageuse professionnelle (sa « vie de piscines, de jeunesse et de victoires ». « Je fus soudain persuadé d’avoir définitivement perdu son affection ». Le roman suit les étapes de ce « désamour de Laura », construction fictionnelle de Glenn et ne nous épargne aucun poncif. Antonia Kerr est obsédé par le mot « pute » (qui revient toutes les dix pages), par le « désamour » qui donne son titre au livre. Les dialogues indigents, les pseudo réflexions de moraliste, les remarques prétendument saugrenues, la linéarité sans surprise du récit, tout plombe ce roman. On atteint le pire page 62 avec une inévitable mise en abyme du livre : « je commençai un nouveau roman que je baptisai Le désamour, l’histoire d’une femme, Livia, qui cessait brutalement d’aimer son mari sans aucune raison valable. Mais rapidement l’écriture du livre  prit trop de place dans ma vie et donc dans celle de Laura : je ne respectais pas assez les règles de l’amour fou ». Du Alexandre Jardin en pire, oui, c’est possible.

L’extrait (choisi plus ou moins au hasard, p. 59-60) qui devrait définitivement vous détourner du livre :

« "Bon, dit-elle en relevant le bord de son chapeau, tu ne vas pas être content.

—   Je t’écoute.

—   Voilà." Elle se blottit dans mes bras. "J’ai essayé de te désaimer, parce que notre couple est voué à l’échec, mais il n’y a rien à faire, je n’y suis pas arrivée. Désolée, mais je t’aime terriblement.

—   Je ne t’en veux pas, je sais combien c’est difficile. L’amour, c’est de la publicité mensongère, on ne le dit pas assez.

—   Oui, c’est terrifiant d’être heureux. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

—   On peut continuer à s’aimer.

—   Tu ne te rends pas compte, ça peut durer longtemps…

—   Il paraît même que ça peut durer toute une vie…" 

Les Brésiliens nous observaient avec tendresse. Voilà un peuple exemplaire, un peuple qui dispose d’un seuil de tolérance plus élevé pour les amours controversées ».

En parlant de seuil de tolérance…

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