Jonathan Dee, Les Privilèges

« Nous sommes l’An Zéro. […] Chéri, nous n’avons pas simplement réussi. Nous sommes une putain de multinationale, dit-elle en riant ».

« Nous sommes l’An Zéro. […] Chéri, nous n’avons pas simplement réussi. Nous sommes une putain de multinationale, dit-elle en riant ».


«Un mariage ! Le premier d’une génération : les futurs époux ont tout juste vingt-deux ans». Le roman s’ouvre, comme la vie de Cynthia et Adam, sur cette «nouveauté troublante et magique», une existence offerte à tous les possibles : ils sont beaux, riches, parfaits, n’ont qu’une envie, «galoper sérieusement vers le futur», dominer leur vie et celle des autres.

Le premier chapitre des Privilèges donne le ton, ancre le roman dans son registre si particulier : la chronique d’un couple programmé pour réussir, une vie facile puis brillante, deux beaux enfants, la richesse qui s’accroit, New York, des maisons, des amitiés utiles. Adam brasse un argent invisible, investit, ne regarde jamais en arrière. Un couple parfait dans un monde parfait, qui ne semble être là que pour servir de cadre à leur réussite indécente.

«Quand ils sont au contact l’un de l’autre, personne d’autre ne peut les toucher. Leur enfance, leurs familles, tout ce qui les a façonnés est maintenant derrière eux et le restera désormais».

Pourquoi s’encombrer du passé ou avoir des doutes quand vous semblez à tous «un couple touché par la grâce», que l’avenir vous appartient, que votre seule ambition est de laisser une trace, de faire de «cette famille» «un nom, un profil» ? Les affaires d’Adam prospèrent, Cynthia élève ses deux enfants, April et Jonas, les Morey sont le centre de gravité du roman comme le pôle d’attraction de la haute société.

Le sujet du roman de Jonathan Dee – son quatrième, le premier traduit en France – pourrait d’abord paraître peu original : très fitzgeraldien par certains aspects, en résonnance avec Le Bûcher des vanités de Tom Wolfe ou Les Corrections de Jonathan Franzen. Il pourrait même relever de «la science-fiction», comme s’en amuse Agnew, un des professeurs de Jonas : tout avoir, tout posséder, tout pouvoir (et savoir) conquérir, est-ce même réel, possible ?
Mais si le roman emporte, du premier chapitre – véritable tour de force romanesque – à sa dernière phrase (cinglante dans le double sens du verbe «payer»), c’est par sa manière : froide et distanciée en apparence, dans une maîtrise absolue du dire et du faire, dans des focalisations successives sur les parents et les enfants Morey, déployant une fresque clinique de leurs privilèges, à travers les décennies.

Le mot même de privilèges, appelé par le titre, revient de loin en loin dans le roman qui explore cette «zone de privilège», jusqu’à son ironique mise en abyme comme nom du groupe de rock dans lequel Jonas adolescent joue. Et le récit, si objectif en apparence, se fait cinglant, mimétique de l’insensibilité du couple, de sa métaphysique du paraître. Le romancier, privilège du talent, est le seul maître du jeu.

Sur quels secrets inavouables reposent ces privilèges, quels deuils oubliés, quels petits arrangements avec la justice ? Comment faire de cette vie brillante autre chose qu’une comédie sociale, qu’une pièce du grand théâtre du monde, quand on prend des jets comme d’autres des bus, quand on achète un Picasso comme d’autres un poster ? Comment garder goût à la vie quand tout nous est donné, toujours, sinon par le risque, la mise en danger permanente, la nécessité de «frôler les limites» ? Comment surtout transmettre ces privilèges à ses propres enfants ? Jonas se cherche dans la musique puis l’art brut, Cynthia s’étourdit dans la drogue. Et Jonathan Dee, insolent de maîtrise, mime et mine, déconstruit de l’intérieur ce monde de l’argent, «un système en soi, un langage en soi, un principe directeur en soi». Les Morey sont une certaine Amérique – «Je le sais d’expérience. C’est ce qu’on appelle l’Amérique» – espace de tous les possibles, bûcher de nos vanités contemporaines.

«Quelle ironie, n’est-ce pas ? Ce doit être le mot».

 

Jonathan Dee, Les Privilèges, traduit de l’anglais par Élisabeth Peellaert, Plon, « Feux Croisés », 312 p., 21 €

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