L’envers du monde

Don DeLillo l’évoquait à travers la figure de l’homme qui tombe : « Mais c'était avant, maintenant c'est après ».

Don DeLillo l’évoquait à travers la figure de l’homme qui tombe : « Mais c'était avant, maintenant c'est après ». Pour Siri Hustvedt, il est un « seuil », une « ligne de faille », un « alpha » pour Ken Kalfus, pour d’autres (Keith Gessen, Paul Auster, Joseph O’Neill), un point de fuite à travers lequel le monde comme le roman doivent se recomposer, lieu et moment de représentation, d’une béance entre réel et fiction, d’un exil intermédiaire (Céline Curiol). Entre présence écrasante et absence, dire et redire le 11 septembre 2001, pour tenter de cerner ce qui échappe à l’entendement, au texte, au réel comme à l’imaginaire, par le vide du récit ou la réitération, la fabulation (Martin Amis, Le Deuxième avion).

C’est dans ce paradoxe que s’inscrit Thomas B. Reverdy avec son quatrième roman, L’Envers du monde, dans cet espace du vide et du trop plein qu’est Ground Zero :

« (…) deux ans plus tôt un énorme pied invisible avait foulé le sol de l’Amérique, il avait laissé une empreinte large comme un quartier entier. Un trou, si profond qu’on aurait dit que les tours s’étaient comme retournées dans le sol, un simple creux, mais qui était comme l’envers du monde. Et maintenant, il fallait reconstruire, redescendre en cet enfer et le redresser vers le ciel, dans la chaleur écrasante d’août ».

Hymne à New York et Brooklyn, retour à Coney Island après Le Ciel pour mémoire (Seuil, 2005), L’Envers du monde tente de reconstruire, en entrelaçant six destinées, de court chapitre en court chapitre, par avancées et retours en arrière. Ces personnages se croisent, se rencontrent, s’aiment ou se haïssent, tous ont un lien à NY, au 9/11, qui, pour tous, signifie perte ou renaissance, souvenir ou obsession, haine ou désespoir, impuissance.

Il y a Pete, l’ancien flic qui a assisté, impuissant, à l’embrasement et la chute des Twins, reconverti en guide à Ground Zero, paumé, pris dans une spirale de racisme et de violence, alors qu’il tue les heures, comme souvent, dans un bar de Brighton Beach, devant une Sixpoint. Candice, la serveuse de ce bar, à la chevelure ambrée, qui a perdu son mari au WTC. Simon, un écrivain français, venu enseigner à NYU, qui a vu les tours tomber à la télévision, à Paris, et accumule depuis une documentation monumentale sur l’attentat, comme si les nombres, les statistiques, les mots des témoignages pouvaient contenir l’horreur. O’Malley, inspecteur chargé du site. Mohammad Sala, ouvrier à Ground Zero, retrouvé mort, un soir d’août. Et un garçon, sans nom, qui traverse le récit de sa présence/absence, figure de l’énigme, du creux, du manque, dans la béance du récit.

Sixpoint, la bière locale, et six personnages en quête de hauteur. Qui cherchent à se reconstruire, à aller de l’avant, malgré le chaos, autour de ce corps retrouvé, cet ouvrier de Ground Zero, vraisemblablement arabe, sans nul doute assassiné. Le tout sous le soleil de plomb de New York en août, « reflété à des dizaines d’exemplaires par la ville elle-même », par ses buildings « qui vous renvoyaient tous ses soleils au visage ».

Un mort, donc, en gilet orange, « pas un de ces corps de l’attentat qui serait réapparu », un ouvrier, qui cristallise l’enquête, la recherche du sens, sur un événement, ceux qui l’ont vécu, de manière oblique ou directe, intime ou par ricochet. Un roman de la perte de soi et des autres, du sens d’une vie quand il a suffi de « moins de deux heures, pour changer de siècle et de monde », d’identité même. Comment comprendre l’impensable, comment se (re)définir après le chaos ? Thomas B. Reverdy explore ces zones de faille, dans les êtres, dans la ville.

Sans doute faut-il « une vie pour raconter une vie » mais comment dire la mort, ce trou qui (dé)figure New York, cette plaie béante, ce « vide, une absence qui dure » ?

Il faut dire et redire, comme ce récit de l’attentat, des minutes de bascule, sans cesse repris, sous différents angles, en fonction des personnages qui l’ont vécu (à l’image des flashs info de l’époque, lancinants, antiennes, dans la répétition hypnotique du non figurable).

Il faut dire et redire, comme ces phrases qui reviennent dans le récit, en écho, comme le titre même du roman diffracté dans le texte.

Il faut dire et redire, dans un jeu constant avec la polyphonie, l’écart des langues françaises et américaines où se glisse un sens : Ground Zero est une « image concrète de la mort. Je ne sais pas si ça tient aux mots, concrete ça veut dire aussi ʺbétonʺ. Ground Zero, c’est un exemple rare de ruines en béton. (…) Un trou en béton dans le paysage, un vide en béton, comme quand on perd un membre paraît-il et qu’on le sent encore, comme quand on perd quelqu’un, lorsqu’on pense à lui plus tard et qu’on ne pense à personne puisqu’il n’est plus, pourtant on pense à lui. Une absence en béton, c’est quelque chose, non ? »

« Ce qui est frappant ici, dans le cas de Ground Zero, c’est la nature même du site. Transitoire. Ground Zero n’est pas un site. C’est ce qui reste des tours jumelles et qui n’est pas encore la tour de la Liberté. A bien des égards, Ground Zero n’existe pas. C’est une fiction. Entre le fantôme du World Trade et le rêve de la Freedom Tower, c’est le lieu de la disparition. Il faudrait trouver un mot pour ça, ʺle-lieu-de-la-disparitionʺ, peut-être, ou ʺle-lieu-qui-n’est-le-lieu-de-rienʺ, c’est une sorte de paradoxe, oui un fantôme, un rêve, pourtant c’est très exactement cela, Ground Zero, un petit triangle des Bermudes new-yorkais, capable de subtiliser les gratte-ciels. C’est un envers. L’envers de l’attentat, l’envers du monde, de nos vies. C’est la douleur et le mal, la mort, l’absence, l’endroit où les choses que nous connaissons disparaissent en laissant une place vide qui est de la place pour les mots, pour du sens. Une fiction ».

Au-delà du silence de mort, de ces corps pulvérisés, de ces deux tours rayées de la carte, de ce lieu vide et plein, des mots donc, ceux de Pete qui s’épanche dans un groupe de parole de victimes, dans son travail de guide au mémorial du souvenir, ceux que l’inspecteur O’Malley tente d’arracher aux témoins du meurtre de l’ouvrier, ceux de Candice, entrés, empêchés par la douleur, ceux de Simon qui fait travailler les étudiants de ses ateliers d’écriture sur le 9/11. Ceux d’un romancier qui organise le chaos, cherche l’envers. Et autour de ces interrogations centrales, d’autres qui parcourent le texte : qu’est-ce qu’être étranger, à partir de quelle frontière devient-on l’autre (la langue, la nourriture, la religion ?), qu’est-ce que profaner (un site, un acte héroïque, la mémoire d’un disparu) ? Comment (re)vivre ?

L’Envers du monde est une exposition de ces zones labiles et fuyantes, de ces vides qui comblent l’espace ou l’identité de leur absence « en béton ». Aux mots d’explorer ces abîmes, tour de Babel pour dire la présence / absence des Twins, leur empreinte sur nos vies et nos représentations. L’Envers du monde se veut la recherche de ce mot qui n’existe pas, la fiction d’une fiction, un « envers » parce que le roman est paradoxe, par essence en dessous, à côté, en marge. Donc en plein cœur du monde.


Thomas B. Reverdy, L’Envers du monde, Seuil, 265 p., 18 €.

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