Silvia Avallone, tandis que l'Italie «coulait à pic»

En 2011, les éditions Liana Levi publiaient le premier roman de Silvia Avallone, portrait contrasté, aussi poétique que brutal, d’une Italie sans futur, à travers celui de deux jeunes filles, Francesca et Anna.

En 2011, les éditions Liana Levi publiaient le premier roman de Silvia Avallone, portrait contrasté, aussi poétique que brutal, d’une Italie sans futur, à travers celui de deux jeunes filles, Francesca et Anna. Récit d’apprentissage, éducation sentimentale et roman social comme politique, D’Acier imposait une voix singulière dans les lettres italiennes. Le second roman de Silvia Avallone vient d’être traduit en France et Marina Bellezza confirme le talent de son auteure pour saisir une histoire collective à travers des destins individuels, dire l’Italie dans ses contradictions et ses mutations.

Si D’Acier se déroulait à Piombino, cité industrielle en bord de mer, face à « l’Elbe impossible et radieuse, immobile sur l’horizon », c’est un autre espace qu’expose Marina Bellezza, de la Toscane au Piémont, au cœur de la vallée Cervo, « frontière nue et oubliée de la province », « une frontière inexplorée » dont le roman fera sa page vierge. Comme l'écrit Silvia Avallone en note finale — qui n'est pas sans rappeler celle de Stendhal en clausule du Rouge et le Noir, à propos de Verrières — si « la Valle Cervo est un lieu réel », « c'est en suivant deux directions, le passé de ma famille et l'avenir de ma génération, que j'en ai "imaginé" la géographie. » Tout sera contraste par couples et antithèses dans ce récit, réel et fiction, Gramsci et Russell Banks en référent, Kafka et McCarthy, le lieu comme creuset et matrice d'un réel légèrement déplacé, pour mieux mettre en relief ses failles et ses routes.

Le roman retrace quelques années de la vie de Marina et Andrea, leur passé en commun qui semble impossible au présent, « il y a des choses qu’on ne peut pas réparer. Qui cassent la vie en deux, impossible de revenir en arrière. Ce jour de novembre avaient séparé leurs vies ». Par fragments, comme le retour inéluctable de ce qui ne peut s’oublier, le lecteur apprend ce qui s’est produit ce jour de novembre, il voit Marina tenter de devenir chanteuse, célèbre, adulée, pour prendre sa revanche. Et Andrea qu’elle a aimé choisir une voix antithétique : contre l’avis de ses parents, Andrea veut revenir à ses racines, et reprendre la ferme de son grand-père, sur la montagne, élever des vaches, vendre ses fromages. Pour tous, il faudra partir (et revenir), quitter des héritages ou en retrouver d’oubliés. Pour Marina ce sera longtemps Milan et Rome, eldorados de celle qui voudrait triompher par sa voix. Pour Andrea, les alpages. Pour son frère, l’Amérique. Pour Elsa, les études, une thèse. Mais pour tous, il faut « une réponse au monde fragile » que leurs pères « avaient amplement contribué à piller, polluer, appauvrir, en se moquant bien de ceux qui viendraient après ».

A travers Marina et Andrea et leurs proches, ce sont ces aspirations de la jeunesse italienne post-Berlusconi, contradictoires dans leurs objets, semblables dans leur quête d’un idéal, que dépeint Silvia Avallone, en un roman qui, de ce fait, constitue une sorte de second volume à une fresque de l’Italie contemporaine, amorcée avec D’Acier, une histoire de « cette Italie qui coulait à pic ». Dans les deux romans, la peinture au cordeau d’un pays passé par toutes les crises et dont la jeunesse veut réagir, trouver des voies nouvelles. L’auteure dit « les squelettes usés des filatures, délaissées depuis des décennies », les magasins qui ont « depuis longtemps baissé leur rideau », la crise qui a produit son travail de sape sur les paysages et les villes.

« Le ciel était bas, une lumière poussiéreuse rendait grise la plaine. Marina traversa par à-coups les rangées d’outlets plantés de chaque côté de la route, les vestiges en béton armé de ces vingt dernières années. Une époque qui avait commencé au début des années quatre-vingt-dix, dépeuplant graduellement les provinces, déplaçant vers les villes des masses de jeunes gens confiants. L’époque du miracle économique, de la Roue de la fortune et de la marionnette Gabibbo, quand il semblait évident que l’on pouvait vendre n’importe quoi : un projet politique, une paire de jambes, une plaque d’aggloméré aux faux airs de bois massif, une époque désormais ensevelie sous les pancartes annonçant Tout doit disparaître et Fermeture définitive ».

Ce coin de vallée et de montagnes, « avait été une terre de casseurs de pierres, de chasseurs d’or, d’émigrants. Une frontière, mais pas à conquérir, à quitter ». Mais, les loyers étant bradés, des jeunes se réinstallent « l’un après l’autre dans ces vieilles habitations qui avaient appartenu à leurs grands-parents ». Le mouvement migratoire s’inverse, la réussite se trouve ailleurs que dans l’apparat de surface berlusconien, comme le montrent les parcours d’Andrea, avec sa ferme de montagne, ou d’Elsa. « Au fond, sa génération s’était exclue de tout, née au mauvais moment au mauvais endroit. Alors autant se retirer sur la frontière. Rebrousser chemin, désobéir ».

« Je suis né trop tard dans un monde trop vieux » disait le héros de Musset, dans les années 1830, même constat dans cette Italie redevenue « Far West » — mythe fondateur du récit — quand une génération comprend que « nul n’échappe à sa propre histoire », que « peu importe d’où on vient, ce qui compte c’est jusqu’où on arrive » et ces frontières (sociales, familiales, géographiques et intimes) que l'on renverse ou transgresse.

Cette Confession d’enfants du siècle, ceux qui comme Marina, née en 1990, « ignoraient tout du monde d’avant Berlusconi et les textos », tire sa force de ce regard acéré sans sentimentalisme, fausses solutions ou condamnations à l’emporte pièce. Silvia Avallone observe, narre — et il est difficile de lâcher ces pages tant le récit emporte —, brosse des personnalités contrastées, unissant, ce qui est si complexe pourtant, récit pur et discours sur le monde comme il va.

 

Silvia Avallone Marina Bellezza © Mediapart

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