Le rire de l'art

Il y a quelques semaines, en visitant l’exposition Jeff Koons au centre Pompidou, j’ai été pris d’un fou-rire après avoir entendu une guide expliquer très sérieusement aux membres du groupe lui faisant face que les fleurs gonflables qu’ils observaient témoignaient de la volonté de l’artiste « d’aller plus loin que Marcel Duchamp, qui prenait le parti de retourner un urinoir et de le signer avant de l’exposer, tandis que Koons, lui, choisit de ne pas intervenir du tout, poussant à l’extrême le minimalisme du geste créateur ».

Jeff Koons, Inflatable Flowers, 1979 Jeff Koons, Inflatable Flowers, 1979
Il y a quelques semaines, en visitant l’exposition Jeff Koons au centre Pompidou, j’ai été pris d’un fou-rire après avoir entendu une guide expliquer très sérieusement aux membres du groupe lui faisant face que les fleurs gonflables qu’ils observaient témoignaient de la volonté de l’artiste « d’aller plus loin que Marcel Duchamp, qui prenait le parti de retourner un urinoir et de le signer avant de l’exposer, tandis que Koons, lui, choisit de ne pas intervenir du tout, poussant à l’extrême le minimalisme du geste créateur ». Cet éloge d’un purisme en matière de ready-made me semble correspondre exactement à l’effet recherché par Koons : dissimulant son sourire derrière un discours bien rôdé, l’artiste américain force les critiques à recourir à des analogies académiques (sa sculpture ultra kitsch représentant Michael Jackson et son singe est de la sorte comparée à la Pietà de Michel-Ange) pour justifier son succès, alors que celui-ci repose sur un art de la mystification – ou du trolling, selon l’expression du web 2.0.

Sapeck, La Joconde, 1887 Sapeck, La Joconde, 1887
Si l’on reconnaîtra peut-être un jour que le coup de génie de Koons est avant tout d’avoir dupé le marché, l’Américain n’est pour autant pas le premier à associer la création artistique à la potacherie. C’est à cette présence du rire dans les arts plastiques qu’est consacré le dernier ouvrage de Daniel Grojnowski, grand connaisseur de l’humour fin de siècle, et Denys Riout, spécialiste de l’art moderne. Leur dialogue, passionné, solide et d’une grande clarté, permet d’éclairer une dimension souvent tenue à l’écart des discours escortant la création artistique. Le point de départ et élément central de leur réflexion est constitué par l’« Art incohérent » tel qu’il se développe, à la fin du XIXe siècle, autour d’un réseau d’acteurs potaches de la bohème parisienne. Ce projet n’émerge pas ex nihilo : les auteurs ont soin de montrer comment il hérite de manifestations irrévérencieuses telle que la « peinture simpliste » du Charivari ou le Salon Caricatural – qui, au long du Second Empire, se construit en opposition au Salon Officiel, dont il parodie les œuvres. L’Art incohérent participe de l’« esprit fumiste » qui caractérise la fin du XIXe siècle. D’insulte, le terme passe à la revendication : le fumiste est un artiste blagueur et effronté, privilégiant la camaraderie à l’école (littéraire ou artistique) et le coup d’éclat ponctuel au projet ciselé. Une impressionnante cohortes d’individus se revendiquent de cette mouvance ; parmi eux, on retrouve Eugène Bataille, plus connu sous le pseudonyme de Sapeck et tenu pour le « prince des Fumistes » ; Alphonse Allais, l’amuseur public auteur de l’Album primo-avrilesque et de nombreux contes comiques ; l’acteur Coquelin cadet, expert du monologue comique, ou le dessinateur Caran d’Ache (pseudonyme d’Emmanuel Poiré), caricaturiste de talent qui versera dans des prises de position antisémites de sinistre mémoire. Ces individus ont leurs habitudes et leurs lieux : on les retrouve dans la confrérie des Hydropathes puis au cabaret du Chat Noir, où ils éprouvent leurs créations drolatiques autour de bocks avant de les faire connaître au grand public.

Alphonse Allais, Album primo-avrilesque, 1893 Alphonse Allais, Album primo-avrilesque, 1893

 

Au sein de ces jeunes gens, Jules Lévy (1857-1935) occupe une place de choix. Plus qu’un créateur, il est un animateur de la vie littéraire et artistique de son époque : envisageant une exposition de « dessins exécutés par des gens qui ne savent pas dessiner », il se trouve à l’origine des manifestations d’un art qu’il veut « incohérent ». Défini par cet adjectif, le projet interpelle non seulement des artistes, mais aussi toute personne, curieuse et disposée à la fumisterie, qui souhaiterait participer à l’aventure. De 1882 à 1893, plusieurs expositions placées sous la bannière de l’incohérence voient le jour : parfaitement improvisées dans un premier temps, elles s’institutionnalisent peu à peu, en se dotant notamment des armes qui assurent le fonctionnement des expositions traditionnelles (espaces adaptés, catalogues, soutiens critiques) tout en les subvertissant allègrement. Daniel Grojnowski et Denys Riout proposent une visite guidée de ces événements, dont ils explorent les différentes facettes en permettant au lecteur d’en imaginer les fonctionnements et les logiques. Œuvres grivoises (à l’image de cette Veuve à son balcon, vue de son épicier par Jean Alesson), peintures calembouresques (le célèbre Porc trait par Van Dyck de Bridet) et autres « représentations monochroïdales » (celles de l’Album primo-avrilesque d’Allais, inspirées par Paul Bihaud) retiennent l’attention pour leur vitalité et leur singularité autant que pour le rire qu’elles provoquent.

Ces expositions incohérentes, directement ou non, ont fait des émules : au gré de deux excellents chapitres, les auteurs effectuent un tour d’horizon de réalisations comiques dans l’art moderne et dans l’art contemporain. Des ready-mades de Duchamp à Fluxus et des irrévérences dadaïstes à Yves Klein, ce parcours met en lumière l’incursion fréquente de la drôlerie dans un domaine dont elle a pourtant été exclue pendant des siècles, faute de convenir aux impératifs de sacralité imposés par ses thuriféraires (conservateurs, critiques, enseignants et, bien souvent, artistes eux-mêmes). Sans chercher à mettre en lumière un moment de rupture précis ni même une « évolution » qui serait suspecte de téléologie, Daniel Grojnowski et Denys Riout écrivent une histoire de l’art originale et jubilatoire, où le rire est appréhendé à la fois en tant qu’instrument de résistance et fantastique ouvroir des possibles. 

Daniel Grojnowski et Denys Riout, Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, José Corti, 328 p., 24 €.

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