La ballade de Smokey Nelson

Ils sont trois. Trois à parler de l’exécution prochaine de Smokey Nelson, prévue le 15 août 2008 au pénitencier de Charlestown. Trois voix qui entrent en résonance, se font écho, croisent leurs parcours, leurs passés et ce qu’elles savent d'un condamné à mort, Smokey Nelson qui vit ses Derniers jours. Smokey Nelson apparaît en creux dans leurs mots, leurs histoires, avant de prendre à son tour la parole dans les dernières pages du roman de Catherine Mavrikakis.

Ils sont trois. Trois à parler de l’exécution prochaine de Smokey Nelson, prévue le 15 août 2008 au pénitencier de Charlestown. Trois voix qui entrent en résonance, se font écho, croisent leurs parcours, leurs passés et ce qu’elles savent d'un condamné à mort, Smokey Nelson qui vit ses Derniers jours. Smokey Nelson apparaît en creux dans leurs mots, leurs histoires, avant de prendre à son tour la parole dans les dernières pages du roman de Catherine Mavrikakis.

Le premier personnage que le lecteur découvre est Sydney Blanchard. Noir comme Nelson. Raison pour laquelle il a été d’abord pris pour le responsable du meurtre d’une famille dans un motel des environs d’Atlanta : « Les erreurs judiciaires manquent pas dans ce pays. Du moment qu’ils ont un négro en prison, ils classent l’affaire ! On s’en fout si c’est lui ou pas, le meurtrier ! Faut plaire au peuple ! ». Sydney est né le jour de la mort de Jimi Hendrix, le 18 septembre 1970, et c’est sur la tombe de ce dernier que commence sa longue imprécation contre la société américaine, qu’il poursuit durant son long périple en voiture vers le Sud, en compagnie de sa chienne. Sydney s’emporte contre « la salope de Katrina », l’ouragan qui l’a chassé de Louisiane, « Bush, le salopard, qui voulait l’extinction des négros aux Etats-Unis et qui a presque réussi ».

La plainte du « Voodoo Child » laisse alors la place à la voix de Pearl Watanabe. Elle aussi a un rapport avec Smokey Nelson : elle travaillait dans le motel d’Atlanta théâtre du crime en octobre 1989. C’est elle qui a découvert les corps. Pire, elle a fumé une cigarette avec l’homme qui venait de massacrer cette famille, l’avait trouvé séduisant. Depuis elle est hantée par ce crime, son attirance pour un meurtrier. Comment faire taire ce drame en elle ? Pearl a quitté Atlanta pour Honolulu, elle voulait vivre et mourir « devant le Pacifique », tout un symbole. Hawaï est un havre de paix, « le mélange des races semblait l’emporter sur la pureté bien imaginaire d’une ethnie », comme le montre le candidat démocrate d’alors (2008), un certain Barack Obama qui incarne ce « melting pot ». Vingt ans après la terrible découverte des corps massacrés, alors que Pearl quitte son île pour retrouver sa fille sur le continent, les médias sont en boucle sur l’exécution à venir, le cauchemar reprend.

Ray Ryan vit en Georgie, il est sur le départ : il se rend à Atlanta pour assister à l’exécution de Smokey Nelson, l’homme qui a tué sa « Sam, ta fille adorée », son gendre, ses deux petits enfants, Rosa Mae et Josh, « la chair de ta chair ». Dans sa tête résonne la voix de Dieu qui l’exhorte à trouver la paix dans la vengeance que la société américaine accomplit en son nom, une voix terrible, évidemment liée à la haine et la colère que Ray ressent pour le meurtrier. Nul pardon possible pour lui, Smokey Nelson doit expier. Ray se pense élu et « fidèle » entre les fidèles, Dieu va punir l’impie, « le royaume des vivants sera expurgé du mal qu’il abrite depuis si longtemps ». Pour Ray, fondamentaliste, les prisons américaines sont « remplies de l’esprit du mal nègre », « satanique ». Ray vit perdu dans sa douleur en boucle dans sa tête et son fils Thomas est devenu « soldat de Dieu », croisade folle pour sauver l’Amérique de sa perte, liée « à la violence judaïque et fourbe qui s’infiltre partout, la terreur exercée par les hommes noirs à l’intérieur du pays, (…) le viol perpétuel des frontières par les étrangers de toutes espèces, le complot permanent contre les hommes blancs ». Un discours de haine terrifiant, rendu dans sa brutalité directe.

Enfin, dans le dernier chapitre du roman, nous entendons Smokey, dans les heures qui précèdent l’injection mortelle. Il a froid, pour la première fois, découvrant « cette sensation à l’aube de sa propre mort, pour qu’il puisse regretter encore davantage tout ce qu’il n’avait pas vécu ». Nous découvrons à travers lui la réalité glauque du couloir de la mort, le dernier repas, ces derniers moments où tout paraît « décidément désopilant, burlesque » à Smokey, l'homme derrière son geste insensé, 19 ans plus tôt.

Catherine Mavrikakis Catherine Mavrikakis
Sydney, Pearl, Ray, Smokey sont liés par un même meurtre, illustration tragique de ces liens que les hasards de la vie (et de la mort) peuvent tisser entre des inconnus. Pearl est bouleversée par « le caractère formidablement ironique » de cette exécution, retardée pendant près de vingt ans, qui doit avoir lieu alors qu’elle revient dans le Sud : « il semblait y avoir là plus qu’une coïncidence, même si ce n’était pourtant qu’un vulgaire hasard ». Un signe peut-être, qu’elle tente de comprendre en lisant un texte de Deepak Chopra « dans lequel il était question d’exploiter les coïncidences et la synchronicité des événements ». Le roman de Catherine Mavrikakis interroge lui aussi — mais sans l'aspect gourou illuminé, évidemment — ces hasards et coïncidences et montre, à travers l’histoire de Smokey Nelson mais aussi un enchaînement qui causera la mort de l’un des personnages, « combien la vie est absurde par moments », lorsque « deux temporalités » ou deux colères se croisent, faisant basculer une existence dans le tragique… « La vie était faite de détours et d’égarements, de moments vides et de temps accélérés », ce qu’illustre pleinement l’intrigue des Derniers jours.

Quatre personnes sont hantées par la même scène de crime, quatre visages d’une Amérique qui a oublié le sens du mot « rêve » — « le rêve américain, il est plus du tout accessible » —, quatre incarnations de la quête d’un ailleurs que chacun finira par trouver, d’une envie d’en finir. Née à Chicago, vivant et enseignant à Montréal, Catherine Mavrikakis écrit en français. Elle était invitée du dernier festival America pour parler de cette société américaine du « Tous coupable », avec Russell Banks et Iain Levison.

Festival America 2012 / Café des Libraires: Coupables ! © FestivalAmerica2012
 

Ce roman choral est d’abord un roman social, la peinture d’une société qui perd tout repère et attise la haine raciale. C’est aussi un texte engagé, contre une Amérique qui tue plutôt que de trouver des solutions. Le titre du livre de Catherine Mavrikakis renvoie explicitement au Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo (1829). Un siècle et demi plus tard, dans une autre partie du globe, un homme est exécuté. La fiction entre en résonnance avec le réel : le livre, dédié à « ceux et celles qui meurent assassinés par les gouvernements de nombreux Etats d’Amérique » et à « David R. Dow qui, au Texas, tente de les sauver », parle de notre monde et déploie, à travers ces quatre voix qui se croisent, le spectre de nos hantises, nos croyances, nos (fausses) certitudes.

Catherine Mavrikakis, Les Derniers jours de Smokey Nelson, Sabine Wespieser éditeur, 336 p., 22 € (Également disponible en format epub et pdf, 15,99 €)

Télécharger un extrait du roman

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