Paul Auster, Excursions dans la zone intérieure

Dans Chronique d’hiver, Paul Auster revenait sur son passé, sous l’angle du corps, d’un « catalogue de données sensorielles » : plaisirs, douleurs, cicatrices, sexe, tout ce qu’une peau, une chair révèlent d’une vie, la manière dont elles peuvent en tenir la chronique, de la naissance à la mort puisque « c’est là, dans ton corps, que toute l’histoire commence, et c’est là aussi, dans ton corps, que tout se terminera ». Excursions dans la zone intérieure est le second volet de cette exploration, cette fois mentale.

Dans Chronique d’hiver, Paul Auster revenait sur son passé, sous l’angle du corps, d’un « catalogue de données sensorielles » : plaisirs, douleurs, cicatrices, sexe, tout ce qu’une peau, une chair révèlent d’une vie, la manière dont elles peuvent en tenir la chronique, de la naissance à la mort puisque « c’est là, dans ton corps, que toute l’histoire commence, et c’est là aussi, dans ton corps, que tout se terminera ». Excursions dans la zone intérieure est le second volet de cette exploration, cette fois mentale.

 

Même « tu » en adresse constante à soi comme à un je devenu autre ou à ce tu du lecteur, semblable et frère (« tu estimes être comme n’importe qui et comme tout le monde »). Même poétique du fragment qui compose certes la fresque d’une vie mais sans en réduire les lignes de faille, contradictions ou pertes de sens. Du corps à l’esprit, en quelque sorte, du temps à l'espace, se forme un itinéraire double et parallèle que le lecteur pourra reconstituer d’un volume à l’autre, mais sans certitudes, sans vérités assénées. Davantage un hologramme qu’une image fixe, des essais plus qu’une confession fermée.

Par ces Excursions, plurielles, dans la zone intérieure (vaste, abyssale), Paul Auster annonce avoir fait le choix « de ne pas franchir la limite des douze ans, car au-delà de douze ans, tu n’as plus été un enfant ». Ce sont ces années de formation qu’il fouille et explore, un « qui étais-tu, petit homme ? », qui s’ouvre sur une « illumination transcendante », une épiphanie à 6 ans, « jusqu'à ce matin, tu étais seulement. Désormais, tu savais que tu étais ». La plongée dans ces « vestiges », depuis ce matin fondateur, analyse mues et métamorphoses, dit la fascination du même et autre : « en dépit des apparences, tu es toujours celui que tu as été même si tu n’es plus la même personne ». De quoi naît-on ? Où puiser ce qui nous tient lieu d’identité ? « Exhume les vieilles histoires, fouille autour de toi pour trouver ce que tu peux, puis élève les tessons vers la lumière pour les examiner. Fais-le. Essaie ».

 

Auster Cinq études d'autobiographie © Mediapart

(toutes les vidéos de cet entretien de 2013 avec Paul Auster sont à retrouver ici, en accès libre)

 

Alors, Auster raconte, par fragments qui finissent par former un labyrinthe : l’animisme de l’enfant — pour lequel tous les objets sont vivants (les nuages ont des noms, les ciseaux marchent, la calandre de la voiture sourit, Félix le chat existe…) —, la fascination pour le cinéma — et deux films L'Homme qui rétrécit et Je suis un évadé qui, tels deux « coups sur la tête », « ont modifié la composition de ton monde intérieur » —, la découverte des livres, l’incompréhension face à certains romans lus trop tôt dans une famille qui lisait peu, le base-ball et le football américain. Mais aussi la solitude, fondamentale, l’importance de l’ennui, une liberté puisée dans cette solitude et cet ennui jusqu’à « devenir un homme qui a passé le plus clair de sa vie à rester assis tout seul dans une pièce ». Parce qu’un jour, le jeune homme a découvert son identité : « celui qui devient artiste en retournant vers l’extérieur ce qui est en lui ».

Au-delà de l’enfant qu’il fut, ce sont les Etats-Unis des années 50 que retrouve l’écrivain : le New Jersey d’un garçon né « au milieu du siècle » (en 1947) même s’il ignore alors que son « petit monde » se trouve dans un plus grand. Et l’enfant regarde, parfois sans comprendre, les adultes, le fonctionnement de la société, il perçoit que le monde n’est pas ce qu’il prétend être — Edison, le héros dont il découvre l’envers —, il raconte une enfance sous influence (la « grandeur américaine », assénée, la peur des Rouges, le silence sur les Noirs et les Indiens), la découverte de ce que signifie être juif, dans les années 50-60, « faire partie des choses et néanmoins ne pas en faire partie. Etre accepté par la plupart des gens et regardé cependant avec suspicion par d’autres. Après avoir embrassé, petit garçon, le récit triomphal de l’exceptionnalisme américain, tu as commencé à t’exclure de ce récit, à te rendre compte que tu appartenais à un autre monde en plus de celui dans lequel tu vivais, que ton passé était ancré dans un ailleurs ». Cette zone intérieure est là sans doute : un « ailleurs », la découverte d’une singularité absolue, l'invention de la solitude, le « récit » autre.

C’est toute une formation intellectuelle qui se donne à lire, l’identité d’un adulte qui se forge, le journal d’un écrivain en devenir, avec les objets et les figures tutélaires d’une vie (que l’on retrouve dans un album, une centaine d'illustrations et photographies en fin de volume). Le tour de force de ces Excursions est dans sa forme : un dialogue du passé avec le présent, entre soi et l'autre en soi, du texte avec l'image ; un livre non pour retrouver (c’est impossible) mais « imiter le point de vue d’un enfant », « plonger dans un esprit qui n’est pas le sien », ou plus tout à fait le sien, miracle littéraire qu'en 2013 Paul Auster se souvient avoir découvert, enfant, chez Stevenson.

Mais Paul Auster n’arrête pas, contrairement à ce qu'il avait annoncé dans les premières pages, le récit à ses douze ans. Le hasard fait soudain entendre sa musique. Et le lecteur comprend, avec la "Capsule temporelle" en dernière partie de ces Excursions que c’est une vie antérieure qu’explore l’écrivain. « Environ deux mois après avoir entrepris ce livre, tu as reçu un coup de fil de ta première femme, ton ex-femme depuis trente-quatre ans, Lydia Davis ». Elle s’apprête à donner ses papiers, brouillons et lettres à une bibliothèque et veut savoir ce que Paul Auster souhaite faire des lettres qu’il lui a écrites, 500 pages que l’écrivain a en très grande en partie oubliées, à travers lesquels il va découvrir « un inconnu », un inconnu qui appartient pourtant à sa Zone intérieure : lui, avant. Là est l’enjeu de ce livre, bien loin d’une simple confession ou d’une volonté de se souvenir : explorer un lieu en soi, dire le vertige de ce que l’on a cessé d’être pour devenir soi et se mettre face aux gouffres de l’oubli comme aux vestiges et fragments mémoriels, dans une zone d’inconfort dont procède, sans aucun doute, l’écriture.

  • Paul Auster, Excursions dans la zone intérieure (Report from the interior, 2013), traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 2014, 368 p., 23 € — Existe en version numérique (16 € 99)
  • Lire un extrait
  • Lire, ici, la critique de Chronique d’hiver, dont un long entretien avec Paul Auster
  • Signalons, aussi, la parution en Babel (mai 2014), de Au pays des choses dernières (Le Voyage d'Anna Blume) ainsi que d'Ici & maintenant, correspondance (2008-2011) entre Paul Auster et J.M. Coetzee (Actes Sud, octobre 2013)


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