Christine Marcandier
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 617 abonnés

Billet de blog 26 mars 2014

Carole Zalberg, Feu pour feu

Feu pour feu est le roman d’un exil multiple : celui d’abord d’un père, contraint de quitter son pays pour le « Continent Blanc », après un massacre d’une rare violence qui ouvre le livre de Carole Zalberg. Des « heures à faire le cadavre au milieu des cadavres », arracher son bébé au charnier, tout laisser derrière soi, les morts, le deuil, une vie, un avant qui le poursuivra à jamais.

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
© 

Feu pour feu est le roman d’un exil multiple : celui d’abord d’un père, contraint de quitter son pays pour le « Continent Blanc », après un massacre d’une rare violence qui ouvre le livre de Carole Zalberg. Des « heures à faire le cadavre au milieu des cadavres », arracher son bébé au charnier, tout laisser derrière soi, les morts, le deuil, une vie, un avant qui le poursuivra à jamais. Pourtant tenter de renaître, fuir, prendre une « embarcation de fortune qui nous promet le Continent Blanc », et « l’amer miracle de notre survie et le chemin si long jusqu’à ce pays où tu peux t’endormir chaque soir sans rien redouter ».

C’est aussi l’exil d’un père à sa fille, cette enfant qui est le seul héritage de sa vie sur un autre continent, qui est sa peau, sa chair, son souffle, Adama, arrachée aux flammes et à la mort, « née une deuxième fois de la terre rouge qui t’a dérobée aux bourreaux ». « Je suis l’unique lieu où tu peux être », écrit le père, dans ces pages qui, par la force des choses, sont un monologue et se voudraient pourtant dialogue avec sa fille. Forcer le dialogue, mêler leurs mots et sortir du silence, « quelle différence cela aurait-il fait si je t’avais raconté d’où nous venions ? ».

Adama a, quinze ans plus tard, commis l’irréparable, mis le feu aux boîtes aux lettres d’un immeuble de sa cité, causé des morts, des « dizaines de morts ». Violence pour violence, en quelque sorte : « notre périple a fait de toi une machine à vivre. Une machine à vivre, Adama, pas à tuer. Pas à allumer quinze ans après feu pour feu ».

Carole Zalberg mêle deux voix, l’une résignée depuis cette course pour la survie, depuis l’urgence de l’ailleurs, toujours aussi forte et pleine mais retombée, la voix du père qui tente de comprendre, raconte, témoigne de l’horreur — « l’horreur n’est pas la mort mais la perception de sa venue » —, parle à sa fille et à nous tous. L’autre voix troue le récit, italiques et langage autre, rage blanche et violente, celle d’Adama.

© 

De deux images qui ont marqué l’actualité — celle de ce fait divers dans une banlieue proche de Paris, celle de ce bébé passé « de mains en mains au-dessus des flots jusqu’au sable sec » où arrivent « les indésirés, les coupables de chercher asile » —, Carole Zalberg a tissé une histoire, en miroir, mais sans oppositions simples ou jugements ; Elle en a fait une fable, de l’exil, de la filiation, de l’espoir (déçu) d’un renouveau et d’un ailleurs possible. Une fable douloureuse et aiguë, d’une densité extrême. Pas de lieu précis, pas de date sinon ces quinze ans (sans point de repère) comme foyer du récit. Son livre est bref, moins d’une centaine de pages, d’autant plus cinglant et bouleversant. Il se lit deux fois, au moins : la première dans l’urgence d’une prose incandescente, poétique et politique. La seconde pour percevoir les échos, lire les failles, écouter et non plus entendre.

Feu pour feu épouse deux trajectoires, les met en perspective et à travers elles les migrations, l’espoir violent, le rejet, l’exil obligé — « je n’ai jamais oublié que nous sommes ici non pour y être heureux mais parce que là-bas nous n’aurions tout simplement pas vécu ». Rien de faussement psychologique ou sentimental dans ces pages, Carole Zalberg expose, au sens de mettre à nu et à vif. Elle tisse voix, peaux et feux, interroge le vivant, l’urgence et la colère ; cherche le point où une vie bascule, mais jamais ne recule devant ce qui fuit ou demeure incertain. Elle dit, à travers ce père et Adama « l’espoir » qui « se déchire et ne pourra être reprisé », le quotidien qui ne sera jamais « à la hauteur des rêves (…) ni de mon propre bonheur perdu », l’empreinte de la terreur et de la fuite, du deuil en soi, l’échec de ce que ce père avait cru construire, « en me persuadant, même, que (…) toi tu appartenais à ce pays, que j’avais réussi cela, mon arbrisseau : te replanter ». Alors, dans ses mots et ses souvenirs, le père remonte le cours du temps, « le cours de notre vie jusqu’au lit de ton crime ». La fable est aussi tragédie, quand le seul endroit où aller (qui est aussi le nom de la collection d’Actes Sud dans laquelle est publié le roman) et le seul refuge sont les mots pour dire ce qui toujours échappe.

  • Carole Zalberg, Feu pour feu, Actes Sud, « un endroit où aller », 72 p., 11 € 50
  • Lire un extrait
© 

Dans le Bookclub, deux précédents romans de Carole Zalberg, A défaut d'Amérique (depuis paru en collection de poche Babel) et L'Illégitime.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Zemmour et Pétain : une relaxe qui interroge, des motivations qui choquent
La relaxe d’Éric Zemmour pour ses propos sur un prétendu « sauvetage » des juifs français par Pétain a suscité de vives réactions. Les historiens que nous avons interrogés ne sont pas tant choqués par la relaxe - la loi Gayssot ne peut couvrir l'ensemble des allégations mensongères sur la seconde guerre mondiale - que par les motivations de l’arrêt. Explications.
par Lucie Delaporte et Fabien Escalona
Journal — Entreprises
Un scandale financier luxembourgeois menace Orpea
Mediapart et Investigate Europe révèlent l’existence d’une structure parallèle à Orpea, basée au Luxembourg, qui a accumulé 92 millions d’actifs et mené des opérations financières douteuses. Le géant français des Ehpad a porté plainte pour « abus de biens sociaux ».
par Yann Philippin, Leïla Miñano, Maxence Peigné et Lorenzo Buzzoni (Investigate Europe)
Journal — Exécutif
Macron, la gauche Majax
Pour la majorité présidentielle et certains commentateurs zélés, Emmanuel Macron a adressé un « signal à la gauche » en nommant Élisabeth Borne à Matignon. Un tour de passe-passe qui prêterait à sourire s’il ne révélait pas la décomposition du champ politique orchestrée par le chef de l’État.
par Ellen Salvi
Journal
Élisabeth Borne à Matignon : le président choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Le générique ne prédit pas la fin
Que se passe-t-il lorsque le film prend fin, que les lumières de la salle de cinéma se rallument et qu’après la séance, les spectatrices et spectateurs rentrent chez eux ? Le film est-il vraiment terminé ? Le cinéma vous appartient. Le générique ne prédit pas la fin. Il annonce le début d’une discussion citoyenne nécessaire. Prenez la parole, puisqu’elle est à vous.
par MELANIE SIMON-FRANZA
Billet de blog
Entretien avec Ava Cahen, déléguée générale de la Semaine de la Critique
La 61e édition de la Semaine de la Critique se déroule au sein du festival de Cannes du 18 au 26 mai 2022. La sélection qui met en avant les premiers et seconds longs métrages, est portée pour la première fois cette année par sa nouvelle déléguée générale Ava Cahen qui défend l'amour du cinéma dans sa diversité, sa réjouissante monstruosité, ses émotions et son humanité.
par Cédric Lépine
Billet de blog
images écrans / images fenêtres
Je ne sais pas par où prendre mon film.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Quand le Festival de Cannes essaie de taper fort
La Russie vient de larguer 12 missiles sur ma ville natale de Krementchouk, dans la région de Poltava en Ukraine. Chez moi, à Paris, je me prépare à aller à mon 10e Festival de Cannes. Je me pose beaucoup de questions en ce mois de mai. Je me dis que le plus grand festival du monde tape fort mais complètement à côté.
par La nouvelle voix