Carole Zalberg, Feu pour feu

Feu pour feu est le roman d’un exil multiple : celui d’abord d’un père, contraint de quitter son pays pour le « Continent Blanc », après un massacre d’une rare violence qui ouvre le livre de Carole Zalberg. Des « heures à faire le cadavre au milieu des cadavres », arracher son bébé au charnier, tout laisser derrière soi, les morts, le deuil, une vie, un avant qui le poursuivra à jamais.

Feu pour feu est le roman d’un exil multiple : celui d’abord d’un père, contraint de quitter son pays pour le « Continent Blanc », après un massacre d’une rare violence qui ouvre le livre de Carole Zalberg. Des « heures à faire le cadavre au milieu des cadavres », arracher son bébé au charnier, tout laisser derrière soi, les morts, le deuil, une vie, un avant qui le poursuivra à jamais. Pourtant tenter de renaître, fuir, prendre une « embarcation de fortune qui nous promet le Continent Blanc », et « l’amer miracle de notre survie et le chemin si long jusqu’à ce pays où tu peux t’endormir chaque soir sans rien redouter ».

C’est aussi l’exil d’un père à sa fille, cette enfant qui est le seul héritage de sa vie sur un autre continent, qui est sa peau, sa chair, son souffle, Adama, arrachée aux flammes et à la mort, « née une deuxième fois de la terre rouge qui t’a dérobée aux bourreaux ». « Je suis l’unique lieu où tu peux être », écrit le père, dans ces pages qui, par la force des choses, sont un monologue et se voudraient pourtant dialogue avec sa fille. Forcer le dialogue, mêler leurs mots et sortir du silence, « quelle différence cela aurait-il fait si je t’avais raconté d’où nous venions ? ».

Adama a, quinze ans plus tard, commis l’irréparable, mis le feu aux boîtes aux lettres d’un immeuble de sa cité, causé des morts, des « dizaines de morts ». Violence pour violence, en quelque sorte : « notre périple a fait de toi une machine à vivre. Une machine à vivre, Adama, pas à tuer. Pas à allumer quinze ans après feu pour feu ».

Carole Zalberg mêle deux voix, l’une résignée depuis cette course pour la survie, depuis l’urgence de l’ailleurs, toujours aussi forte et pleine mais retombée, la voix du père qui tente de comprendre, raconte, témoigne de l’horreur — « l’horreur n’est pas la mort mais la perception de sa venue » —, parle à sa fille et à nous tous. L’autre voix troue le récit, italiques et langage autre, rage blanche et violente, celle d’Adama.

De deux images qui ont marqué l’actualité — celle de ce fait divers dans une banlieue proche de Paris, celle de ce bébé passé « de mains en mains au-dessus des flots jusqu’au sable sec » où arrivent « les indésirés, les coupables de chercher asile » —, Carole Zalberg a tissé une histoire, en miroir, mais sans oppositions simples ou jugements ; Elle en a fait une fable, de l’exil, de la filiation, de l’espoir (déçu) d’un renouveau et d’un ailleurs possible. Une fable douloureuse et aiguë, d’une densité extrême. Pas de lieu précis, pas de date sinon ces quinze ans (sans point de repère) comme foyer du récit. Son livre est bref, moins d’une centaine de pages, d’autant plus cinglant et bouleversant. Il se lit deux fois, au moins : la première dans l’urgence d’une prose incandescente, poétique et politique. La seconde pour percevoir les échos, lire les failles, écouter et non plus entendre.

Feu pour feu épouse deux trajectoires, les met en perspective et à travers elles les migrations, l’espoir violent, le rejet, l’exil obligé — « je n’ai jamais oublié que nous sommes ici non pour y être heureux mais parce que là-bas nous n’aurions tout simplement pas vécu ». Rien de faussement psychologique ou sentimental dans ces pages, Carole Zalberg expose, au sens de mettre à nu et à vif. Elle tisse voix, peaux et feux, interroge le vivant, l’urgence et la colère ; cherche le point où une vie bascule, mais jamais ne recule devant ce qui fuit ou demeure incertain. Elle dit, à travers ce père et Adama « l’espoir » qui « se déchire et ne pourra être reprisé », le quotidien qui ne sera jamais « à la hauteur des rêves (…) ni de mon propre bonheur perdu », l’empreinte de la terreur et de la fuite, du deuil en soi, l’échec de ce que ce père avait cru construire, « en me persuadant, même, que (…) toi tu appartenais à ce pays, que j’avais réussi cela, mon arbrisseau : te replanter ». Alors, dans ses mots et ses souvenirs, le père remonte le cours du temps, « le cours de notre vie jusqu’au lit de ton crime ». La fable est aussi tragédie, quand le seul endroit où aller (qui est aussi le nom de la collection d’Actes Sud dans laquelle est publié le roman) et le seul refuge sont les mots pour dire ce qui toujours échappe.

 

  • Carole Zalberg, Feu pour feu, Actes Sud, « un endroit où aller », 72 p., 11 € 50
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Dans le Bookclub, deux précédents romans de Carole Zalberg, A défaut d'Amérique (depuis paru en collection de poche Babel) et L'Illégitime.

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