Les Messieurs de Gonçalo M. Tavares (1)

Gonçalo M. Tavares, écrivain portugais né en 1970, a inventé « o bairro », un quartier peuplé de personnages aux noms d’artistes.

Gonçalo M. Tavares, écrivain portugais né en 1970, a inventé « o bairro », un quartier peuplé de personnages aux noms d’artistes.

Un univers livresque et quotidien, dans lequel le lecteur entre par de courts textes, eux-mêmes construits sur de courtes scènes, une promenade de livre en livre, de figure en figure (romanciers, poètes, philosophes, architectes, peintres, danseurs). Déjà, Monsieur Valéry et Monsieur Kraus (2008), Monsieur Calvino (2009). Monsieur Brecht les rejoint à la rentrée 2010. La mise en chantier a commencé en 2002 au Portugal, les traductions paraissent chez Viviane Hamy depuis 2008, dans de beaux livres, avec illustrations (de Rachel Caiano) et postfaces (Jacques Roubaud, Alberto Manguel).

Le projet rappelle le Plume d’Henri Michaux – « On n'est peut-être pas fait pour un seul moi » – ou l’invention de Glooscap par Alain Bublex, une traversée de « l’espace du dedans », une géographie qui vaut exploration du monde, du livre et de l’homme, de la légende comme du quotidien, du réel et de la fable. L’écrivain, comme tout artiste, est un architecte du monde. Tavares pousse la métaphore à son point limite : il se fait urbaniste, chaque livre de la série des Messieurs occupe un espace, l’habite, en constitue le récit, un texte à la manière de (Calvino, Valéry, Brecht). Son quartier (Bairro) est une bibliothèque borgésienne, idéale, un panthéon, mais sans embaumement ou solennité. Aucun projet biographique ou hommage empesé derrière l’entreprise. Tavares habite l’œuvre qu’il célèbre, en rend l’essence, dans un projet à la fois dingue et ludique, fascinant, qui se construit sous nos yeux. D’ailleurs, ce quartier, chaque livre le redit en exergue, est « comme le village d’Astérix : "o bairro", un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie ».

Au seuil de chaque livre, un plan, une carte du tendre, à la manière du dernier dessin de Monsieur Valéry, « un carré divisé en plein de morceaux ». Comme l’écrivit Enrique Vila-Matas dans El Pais, « Gonçalo M. Tavares a construit un quartier portatif, un merveilleux Chiado littéraire – qui jamais ne sera ravagé par aucun incendie –, où Monsieur Valéry, Monsieur Juarroz, Monsieur Walser, Monsieur Henri (Michaux), Monsieur Calvino, Monsieur Brecht et d’autres, achètent leur pain et prennent l’apéritif ». On s’amuse à lire la carte, à repérer les voisins (Rimbaud, Balzac et Caroll ; Kraus et Voltaire), les solitaires (Borges, au centre), à esquisser soi-même cette géographie littéraire qui est déjà un texte. La carte est une aventure : « ce qu’était le Bairro », au début du livre (avec le rappel des titres déjà publiés au Portugal), « ce qu’il deviendra », une fois la série achevée.

A chaque livre, un sous-titre, tirant les saynètes vers le conte philosophique tel qu’Italo Calvino (un des messieurs, justement), dans La Machine littérature, définissait Candide : un personnage de bande-dessinée, qui se relève quelle que soit la gravité de la chute, ce qui est particulièrement savoureux rapporté à un Bairro conçu comme un autre village d’Astérix.

Série littéraire, aventure textuelle et graphique, les Messieurs sont un délice de lecture, un condensé de rire philosophique, d’absurde pourtant si logique, insolent de justesse, un regard incroyable porté sur le monde comme il va. Inclassable et indispensable.

« En raison d’un inexplicable court-circuit, c’est le fonctionnaire qui abaissa le levier qui fut électrocuté et non le criminel qui se trouvait assis sur la chaise.

Comme l’on n’était pas parvenu à réparer la panne, c’était désormais le fonctionnaire du gouvernement qui prenait place sur la chaise électrique, tandis que le criminel était chargé d’abaisser le levier mortel. » (Monsieur Brecht)

« Chez Calvino, des rideaux avaient été mis à l’une des fenêtres – celle qui offrait la meilleure vue sur la rue –, rideaux que l’on pouvait boutonner, une fois tirés. Sur le rideau droit se trouvaient les boutons et sur le gauche les boutonnières correspondantes.Calvino, pour regarder cette fenêtre, devait d’abord défaire les sept boutons, l’un après l’autre. Ensuite seulement, il écartait les rideaux et pouvait regarder, contempler le monde. Ses observations terminées, il tirait les rideaux et refermait chacun des boutons. C’était une fenêtre à boutonner.Lorsqu’il voulait ouvrir la fenêtre le matin, au moment de défaire lentement les boutons, il sentait dans ses gestes la même intensité érotique que celui qui retire, avec délicatesse, mais aussi avec anxiété, le chemisier de sa bien-aimée.Aussi voyait-il la vie différemment, depuis cette fenêtre. Comme si le monde n’était pas quelque chose de disponible à tout moment, comme s’il exigeait plutôt de lui, et de ses doigts, une série de gestes minutieux.De cette fenêtre, le monde n’était pas le même. » (Monsieur Calvino)Première visite, avant d’aller chez Kraus, Calvino et Brecht, chez Monsieur Valéry. « Monsieur Valéry aimait beaucoup le café. Pour Monsieur Valéry, travailler et boire du café, c'était la même chose. Son travail, à partir d'un certain moment, consistait à boire du café ».

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Valéry et la logique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 86 p., 11 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Kraus et la politique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte d’Alberto Manguel, « Karl Kraus, le voisin de tout le monde », trad. de l’anglais par Christine Le Bœuf, éd. Viviane Hamy, 142 p., 12 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Calvino et la promenade, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte de Jacques Roubaud, « Calvino & Monsieur Palomar », éd. Viviane Hamy, 88 p., 12 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Brecht et le succès, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 70 p., 12 €.

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