Ceux qui haïssent la littérature

C’est par ses interventions musclées dans les principaux kiosques de la Capitale que l’abbé Bethléem se fit connaître du grand public. L’image qui illustre le livre que Jean-Yves Mollier a choisi de lui consacrer est a priori surprenante : pourquoi, au cours de l’hiver 1926-1927, cet homme d’Église qui devint la bête noire des surréalistes réduisait-il en miettes journaux, affiches et magazines, en attendant l’intervention de la police que son propre geste visait précisément à déclencher ?

C’est par ses interventions musclées dans les principaux kiosques de la Capitale que l’abbé Bethléem se fit connaître du grand public. L’image qui illustre le livre que Jean-Yves Mollier a choisi de lui consacrer est a priori surprenante : pourquoi, au cours de l’hiver 1926-1927, cet homme d’Église qui devint la bête noire des surréalistes réduisait-il en miettes journaux, affiches et magazines, en attendant l’intervention de la police que son propre geste visait précisément à déclencher ?

Henri Jeanson et Robert Desnos traquèrent en vain l’ecclésiastique sur les boulevards. Léon Bloy puis François Mauriac lui consacrèrent quelques pages aussi argumentées que féroces. Auteur prolixe de guides, d’essais, directeur de revue, l’abbé Bethléem était connu de bibliothécaires, de libraires et de prescripteurs culturels d’horizons divers qui suivaient ses avis littéraires. Il fut jusqu’au seuil de la révolution tranquille une référence bibliographique majeure au Québec, où le clergé pesait autrement qu’en France sur la société, et son œuvre trouvait de son vivant de larges échos dans les places fortes du catholicisme. Si l’abbé Bethléem, au grand dam des kiosquiers, déchirait ostensiblement les imprimés que ceux-ci vendaient, c’est qu’il savait pouvoir peser sur le débat moral et culturel de son temps. Soutenu par Rome, il comptait également sur l’appui d’une large part de la presse catholique pour relayer ses arguments lorsqu’il serait traduit en justice pour ses destructions, dont la cible véritable était les lois garantissant la liberté de la presse.

La mise au pas des écrivains s’ouvre sur une interrogation légitime : que retient l’histoire culturelle et intellectuelle des premières décennies du XXe siècle ? Ou plutôt, qu’occulte-t-elle ? La Revue des lectures de Louis Bethléem, avec son tirage supérieur à celui d’Études, et ses abonnés aussi nombreux qu’à la NrF, a peu intéressé les spécialistes. Elle joua pourtant un rôle considérable dans la façon dont se façonnèrent les goûts littéraires. Plus largement, l’étude de « l’impossible mission » de Bethléem permet de questionner la place que les idées portées par l’Eglise catholique en matière de culture occupèrent en France, jusque dans l’élaboration de la fameuse loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, encore appliquée avec vigueur dans les années 1970.

L’ouvrage de Jean-Yves Mollier n’est pas une simple biographie de Louis Bethléem. L’historien choisit de situer le combat de cet antisémite, proche de Maurras et admirateur de Mussolini, dans la longue durée d’une lutte que l’Église catholique menait déjà au milieu du XVIIIe siècle contre ce qu’elle identifiait comme un torrent de publications profanes, et contre l’irrésistible rage de lire qui s’emparait des populations européennes. Pamela de Richardson en 1744, Émile ou De l’Education en 1762 furent condamnés par Rome, et mis à l’Index. Mais rapidement, la stratégie se doubla d’un travail d’écriture et de diffusion forcenée de bons ouvrages, censés jouer le rôle de contrefeux, parfois de remèdes.

C’est ainsi qu’il faut comprendre la formulation à deux faces du titre-phare de Bethléem (140 000 exemplaires vendus en 1932), Romans à lire, romans à proscrire. Dans ce guide, qui classait les écrivains en trois catégories – bons, intermédiaires et mauvais – l’auteur exécutait les grands noms de la Littérature française par quelques formules lapidaires.  George Sand ? Une « prêtresse de l’esprit laïque, de l’incrédulité et du scepticisme moderne », une « démagogue », une « communiste ». Zola ? L’inventeur de « la rhétorique de l’égout et de l’esthétique de la sentine ». Conscient toutefois qu’il devait nourrir une envie de lire qui gagnait aussi les fidèles, l’abbé promouvait des romanciers qui respectaient « le bon sens, la grammaire et surtout la vertu » - René Bazin ou Henry Bordeaux, ainsi que les romans pour la jeunesse édités par les principales maisons d’édition catholiques.

L’étude de Jean-Yves Mollier s’appuie sur un important travail de collecte et de critique de sources. Celui-ci rend compte des influences, de l’activité et de la postérité de l’infatigable critique. Là où l’histoire de la censure s’est souvent concentrée sur quelques cas – la condamnation des Fleurs du Mal, le procès en cour d’assises de Lucien Descaves pour Sous-Off –, l’historien oriente son regard vers l’infra-ordinaire de la censure, sur les mille batailles que menèrent Bethléem et ses soutiens contre les publications des frères Offenstadt– « des juifs, des Allemands, des pornographes », contre Le Journal de Mickey, Joséphine Baker ou, plus tard, contre la politique culturelle du Front populaire.

La mise au pas des écrivains documente les débuts de Louis Bethléem dans le diocèse de Cambrai, où il rédigea la première édition de son fameux guide. Le livre suit son installation à Paris dans l’entre-deux-guerres, lorsqu’il parvint à peser dans le débat sur la définition des marges de manœuvre que pouvaient s’autoriser les intellectuels catholiques laïcs dans le débat public. Le portrait de l’infatigable censeur révèle ainsi les lignes de force qui traversaient le Pays dans son ensemble, et le monde des Lettres en particulier. Jean-Yves Mollier rend compte du travail en profondeur que l’abbé Bethléem et les organisations politiques et militantes auxquelles il participait, comme la puissante Fédération nationale catholique, conduisaient au sein de la société française. Le prêtre multipliait les cibles et les combats, dans une logique de lobbying qui n’est pas sans rappeler les modes d’actions des franges les plus réactionnaires d’aujourd’hui – supporters de la Manif pour tous en tête. L’abbé Bethléem ne réussit pas seulement à contraindre la majorité des écrivains qu’il incriminait à lui écrire pour s’amender ou pour protester – les deux attitudes témoignant de son influence. Dès 1910, il suscitait des débats enflammés à l’Assemblée, où son Romans à lire était brandi en séance par le député radical Paul Meunier qui fustigeait son orthodoxie et son étroitesse d’esprit. Surtout, il trouvait dans le climat des années 1930 un contexte propice à l’avancée de ses idées. Saluant les décisions politiques qu’il jugeait positive, comme le projet d’élargissement des sanctions aux importateurs et distributeurs d’imprimés immoraux en 1939, suite logique des décrets-lois sur la police des étrangers promulgués l’année précédente, il comptait de nombreux succès d’influence auprès de municipalités qui épousèrent son combat pour la moralisation des kiosques. Le régime de Vichy donna aux idées et aux méthodes prônées par Bethléem, disparu en août 1940, de nouveaux et puissants relais. Partageant les mêmes cibles, juifs, communistes, francs-maçons, l’État français diffusait en 1940-1944 des listes de livres proscrits que Bethléem n’avait cessé de désigner dans les décennies précédentes.

 

C’est un ouvrage important que publie Jean-Yves Mollier. Dans la lignée d’une histoire de l’édition, du livre et de la lecture qu’il a contribué à forger en France depuis les années 1980, il propose à ses lecteurs un surprenant pacte de lecture : examiner l’histoire de la littérature en épousant le regard de ceux qui la craignent et, souvent, la haïssent. Comme Mauriac l’expliquait pour pourfendre l’abbé Bethléem et ses idées, on n’écrit que de mauvais romans si on limite son imagination aux bons sentiments ; ajoutons que l’on peut tirer de l’étude de ces derniers de passionnants livres d’histoire.

Jean-Yves Mollier, La Mise au pas des écrivains. L’impossible mission de l’abbé Bethléem au XXe siècle, Fayard, 2014, 512 p., 26 € (existe en format numérique, 17 € 99)

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