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Billet de blog 27 mars 2008

« Ça a le mérite d'exister …»

Un de mes amis, qui avait acheté la « biographie » de Bourdieu publiée tout récemment chez Flammarion m’a dit, après avoir lu mon compte-rendu sévère dans le Bookclub de Médiapart,« Tu as raison. Ce livre est totalement nul ». Avant d’ajouter : « Mais il a au moins le mérite d’exister ».

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Un de mes amis, qui avait acheté la « biographie » de Bourdieu publiée tout récemment chez Flammarion m’a dit, après avoir lu mon compte-rendu sévère dans le Bookclub de Médiapart,« Tu as raison. Ce livre est totalement nul ». Avant d’ajouter : « Mais il a au moins le mérite d’exister ». Son propos ne m’a qu’à moitié surpris. Combien de fois, en effet, ai-je entendu cette même phrase à propos de livres dont tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont affligeants mais dont la simple existence finit par leur valoir d’être recensés, reconnus, cités, utilisés… et leurs auteurs invités partout comme des spécialistes des sujets qu’ils ont massacrés ? Parmi les exemples les plus frappants, on pourrait mentionner de désastreux ouvrages qui se présentent l’un comme une histoire du structuralisme, un autre comme une histoire du mouvement homosexuel depuis 1968, un troisième comme une évocation de la réception aux Etats-Unis de la pensée française, un autre encore comme le récit du « grand cauchemar des années 1980 » (la liste n’est pas limitative). Il est fréquent de retrouver ces livres dans les notes de travaux sérieux. Et quand vous dites à l’auteur : « Mais tu trouves ça bien, ce livre que tu cites », il répond immanquablement : « Oh non ! Pas du tout! Mais il n’y a rien d’autre ».Cela devient presque un automatisme de citer ces ouvrages. Dès que quelqu’un parle de Derrida aux Etats Unis, il ou elle se fait un devoir de renvoyer en note à l’ouvrage qui prétend faire l’analyse de ces phénomènes. La question pourtant mérite d’être posée : si ces livres sont nuls, pourquoi contribuer à les faire exister comme si on pouvait s’y fier, en laissant croire aux lecteurs qu’ils pourraient eux-aussi s’y fier ? Car si, de l’avis commun, ils sont remplis les uns d’erreurs, d’approximations, de bévues, les autres de perspectives saugrenues et d’« analyses » involontairement comiques, n’est-il pas paradoxal et finalement néfaste de s’y référer ? Croire que l’on peut isoler ou extraire de ces mauvais livres des « faits » comme s’il y avait d’un côté une démarche absurde et des interprétations aberrantes, et de l’autre des données empiriques, objectives, que l’on pourrait reprendre, n’est-ce pas faire preuve d’une étrange naïveté ? Car ces « faits » eux-mêmes sont entièrement déterminés par le niveau de l’approche générale, et puisque ce niveau se situe très bas, cela signifie que les « faits » sont la plupart du temps déformés, voire viciés, et donc inutilisables. Ce ne sont pas des faits. Outre que les mauvais livres empêchent souvent, en occupant le terrain, de bons livres de voir le jour – c’est un de leurs méfaits essentiel –, ils finissent, à force d’être mentionnés comme des sources, par acquérir une certaine prégnance en façonnant des représentations ou des récits que l’on n’interroge plus. En disant que ces livres ont le mérite d’exister, on les fait exister. Ce qui est assurément le contraire de l’accueil qu’ils mériteraient vraiment : être activement ignorés.

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