L’Echec de James Greer

Los Angeles : un jeune homme tente de monter une affaire informatique juteuse mais il lui manque 50 000 $ pour lancer son logiciel Pandémonium, « qui finira par être vu comme une nouvelle traversée du Rubicon dans l’histoire webiste, et qui nécessitera probablement une canonisation à l’échelle Jobs/Gates de l’homme derrière le rideau, c’est-à-dire moi, Ed Memoir, l’inventeur du web 3.0, la frange ensanglantée d’Internet ».

Los Angeles : un jeune homme tente de monter une affaire informatique juteuse mais il lui manque 50 000 $ pour lancer son logiciel Pandémonium, « qui finira par être vu comme une nouvelle traversée du Rubicon dans l’histoire webiste, et qui nécessitera probablement une canonisation à l’échelle Jobs/Gates de l’homme derrière le rideau, c’est-à-dire moi, Ed Memoir, l’inventeur du web 3.0, la frange ensanglantée d’Internet ».

Ed Memoir — prononcez aide mémoire — s’appelle Guy Forget dans la version originale du livre, littéralement le mec qui oublie. Mais le public français aurait loupé le jeu de mot inaugural en se focalisant sur une gloire tennistique nationale. Le ton est donné, rien ne sera jamais à lire au premier degré dans ce roman hallucinant, L’Echec, de James Greer, qui joue des frontières labiles du vrai et du faux, à l’image de ce logiciel, Pandémonium qui diffuserait des publicités subliminales sur Internet, ou, comme l’explique son concepteur, « en gros, cette technologie permettrait à des entrepreneurs de glisser des publicités subsensorielles sur n’importe quel site Internet, à l’insu et contre la volonté du netsurfeur et néanmoins avec efficacité ». A l’attention de ceux qui n’auraient pas noté le conditionnel, un adverbe brut vient — provisoirement —conclure, et souligner le leurre : « probablement ».

Rien ne prouve l’existence de ce logiciel, encore à l’état de prototype, mais Ed Memoir est persuadé qu’il peut faire sa fortune et sa gloire. Mais comment rassembler les 50000 $ ? Ed décide de braquer un comptoir de change coréen, avec l’aide de son pote Billy, bras cassé philosophe, sous le nom de code « Opération Charlie », un casse qui tournera au braquage burlesque en bleu layette :

« — Bon, il est l’heure.

—   Il est l’heure ? Déjà ?

—   Oui, déjà. Sors les cagoules.

Billy déroula le sac en papier fripé sur ses genoux, et y plongea la main pour en extraire deux cagoules tricotées, de couleur bleu dragée.

—   C’est quoi, ce bordel ? dit Ed.

—   Quoi ?

—   Ils n’avaient plus de rose bonbon ?

—   Tu n’as pas précisé la couleur. Elles étaient en solde.

—   Tu sais pourquoi elles étaient en solde ? Parce qu’elles sont effroyablement voyantes et moches. Ce qui n’est d’ailleurs pas la question : je ne critique pas ton sens du style, Billy, je critique ton bon sens.

—   La caméra de surveillance est en noir et blanc.

—   Même si tu le sais de source sûre, et je vois pas comment, à moins que tu ne croies tout ce que tu vois à la télé, là n’est pas le problème. Le problème, c’est que nous sommes maintenant immédiatement identifiables. Nous sommes les bandits en bleu layette ».

Tout dérape sans arrêt dans L’Echec. L’intrigue, sur un schéma qui pourrait sembler convenu, n’aura de cesse de prendre les chemins déjantés de la fantaisie et du (dé)lire. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la première page du roman : « Ed Memoir — dévalant Larkin Heights dans une Fiat volée — envahi par une bouffée sanguinaire et dévoilant un sourire plein de dents, n’entendit pas le carillon polyphonique de son téléphone portable. C’était une erreur, et ce pour deux raisons.

S’il avait entendu son téléphone sonner et s’il avait pris l’appel, Ed Memoir aurait appris trois choses : que son riche, rustre de père était mort de crise cardiaque : que son riche, rustre de père lui léguait exactement assez d’argent liquide, une fois les impôts payés, pour financer le prototype de Pandémonium ; que son riche, rustre de père avait inclus dans son testament un message personnel pour Ed, indiquant que malgré leurs différends et leurs rapports pour le moins dénués de toute communication au fil des ans, le riche, rustre père d’Ed avait en fait, à sa manière sans éclat, de l’amour pour son fils cadet.

S’il avait entendu et décroché le téléphone, Ed aurait été suffisamment détourné de ses pensées meurtrières pour lever le pied de l’accélérateur, et il aurait par conséquent suffisamment ralenti pour éviter la collusion presque mortelle qui l’attendait au tournant du quatrième virage de la route sinueuse sur laquelle il conduisait trop vite.

Parce qu’il n’avait pas entendu ni décroché son téléphone, Ed Memoir se trouvait dans un coma dont on pensait qu’il ne se remettrait pas » et sa famille se divise sur « la question de débrancher Ed et d’en finir avec ce qui restait de sa visibilité corporelle, ou, pour faire simple, de sa personne ».

Hasards et conséquences, cascade de « si » : n’est-ce pas là l’essence de la fiction ? Une page et déjà le personnage principal est dans le coma. Le second chapitre se focalise alors sur Sven Transvoort, « le méchant », « machine programmée pour la vengeance » qui a juré la perte d’Ed, par pure jalousie amoureuse. Les 49 courts chapitres de L’Echec nous baladent : pas au sens d’une petite promenade de santé — on passe de l’âne au coq, du burlesque au pire, sans transition, par cercles concentriques autour du pôle aimanté du roman, le « fiasco du comptoir coréen ». Des personnages, des épisodes s’agrègent au fur et à mesure de l’avancée volontairement chaotique du récit : outre Ed et son buddy Billy, le lecteur croise Marcus, le frère physicien coincé et sa femme Constance et surtout Violet McKnight, « le genre de fille qui semblait exister pour inspirer l’obsession », « une sorte de possibilité absolue — une promesse sous forme humaine », et, pour le dire moins poétiquement que James Greer, la conjugaison du verbe « baiser » dans tous ses sens, du plus frontal au plus figuré, puisque la manipulation est le véritable centre de gravité de ce roman trompe l’œil. Le tout dans la capitale de l’artificiel érigé en mode de vie et de pensée, Los Angeles, qui « par nature, n’attire que les plus égocentriques des habitants des quatre coins du globe ».

Tout, dans ce roman, est paradoxe : du programme induit par le titre dont l’épigraphe vient miner l’évidence (« l’échec n’a pas conscience de son échec. Echouer dans l’échec — voire être conscient d’avoir échoué — pourrait être interprété comme une sorte de succès ») au récit « mélange de hasard et de chance pure, ce qui d’ailleurs n’est pas la même chose », tout serait un commentaire ironique du Logical Song de Supertramp évoqué page 70, ce qu’Ed appelle « l’interconnectivité de toutes choses ». Tout est dit, reste à savoir le « comment » du « pourquoi ».

La prose de James Greer, qui mêle narration, encart de publicités subsensorielles en anglais et logarithmes, est brillante, décapante. Elle se donne à lire comme on "regarde" un film de Quentin Tarantino : on rit, on se laisse emporter par l’histoire avant de percevoir, en sous-texte, derrière les jeux de mots et pirouettes narratives, un art de la citation décalée, de la parodie sérieuse parce que ludique, une technique imparable, époustouflante de maîtrise. Le roman est dédié à Sven Transvoort, l’un de ses protagonistes, signalant dès son seuil combien tout sera chausse-trappe et jeux de miroir. Les titres de chapitres sont des échos aux plus belles heures du roman excentrique à la Sterne — « 5. Ce dont Ed avait besoin, et pourquoi : où un narrateur pas complètement omniscient explique le fiasco du comptoir coréen et son élément déclencheur, environ deux semaines avant le fiasco lui-même. Pour ceux que cela intéresse, Ed est assis sur le canapé de son appartement, que le lecteur ne reverra plus et donc nous ne prendrons pas la peine de le décrire » —, déjà récit, pseudo résumés, chefs d’œuvre discursifs. L’Echec est un « mécanisme » de haute précision. Et le talent de James Greer tout bonnement insolent.

James Greer, L’Echec (The Failure), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guylaine Vivarat avec l’auteur, éd. Joëlle Losfeld, 211 p., 19 € 90

James Greer est écrivain, scénariste (pour Steven Soderbergh) et musicien. Il a publié deux romans aux USA, Artificial Light (2006), non encore traduit et The Failure (2010), qui vient de paraître chez Joëlle Losfeld sous le titre L’Echec. Il vit à Los Angeles mais passe beaucoup de temps en France et a d’ailleurs contribué à la traduction en français de son roman.

Sur vimeo, le trailer du roman, qui illustre la structure en puzzle du texte.

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