Pas d'excuses pour les ennemis de la sociologie

Nous avons parlé de cette pensée néo-réactionnaire qui fleurit aujourd’hui en versions diverses. Evoquons ici l’une de ses formes de haine privilégiées, celle qui prend pour cibles les sociologues et la sociologie. Et faisons-le alors que paraît un excellent petit livre que publie à la Découverte Bernard Lahire sous le titre clair et net de Pour la sociologie.

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Nous avons parlé ici même de cette pensée néo-réactionnaire qui fleurit aujourd’hui en versions diverses. Elle affiche dans les médias sa mauvaise foi et ses rages et l’on a vu récemment un néo-réac notoire, qui fait habituellement sa chattemitte, demander  à ce que l’on bombarde Molenbeek en Belgique… Mais évoquons ici l’une de ses formes de haine privilégiées, celle qui prend pour cibles les sociologues et la sociologie. Et faisons-le alors que paraît un excellent petit livre que publie à la Découverte Bernard Lahire sous le titre clair et net de Pour la sociologie.

Lahire, que nous connaissons bien pour ses travaux sur l’homme pluriel et sur la constitution multi-dispositionnelle des agents sociaux, s’adresse ici à un public large. Et il s’en prend à tous ceux qui reprochent à la sociologie de fonctionner comme pure « culture de l’excuse ». Puisque l’individu, tel que les travaux de la science sociale l’identifient et le présentent, est largement le produit d’un milieu, de dispositions héritées, des accidents d’une trajectoire, il serait par avance disculpé, chez les tenants de la science sociale, de ses erreurs et de ses échecs. Or, ajoute la doxa, qu’elle soit de droite ou de gauche, cet individu, s’il échoue, n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il est libre, il a eu sa chance et ne l’a pas saisie, etc. Et il est donc insupportable que la sociologie vole à son secours comme elle serait censée le faire en trouvant des excuses à « tous ceux qui tombent ». Et là, Bernard Lahire s’insurge : « Penser que chercher les “causes” ou, plus modestement les “probabilités d’apparition”, les “contextes” ou les “conditions de possibilité” d’un phénomène revient à “excuser”, au sens de “disculper” ou d’ “absoudre”lesindividus, relève de la confusion des perspectives. Comprendre est de l’ordre de laconnaissance (laboratoire). Juger et sanctionner sont de l’ordre de l’action normative (tribunal). Affirmer que comprendre “déresponbabilise” les individus impliqués, c’est rabattre indûment la science sur le droit. » (p. 36)

Mais les sociologues ne sont pas les seuls à faire cette distinction. Et Lahire de convoquer à la barre un romancier qu’il affectionne et qui défendait, lui aussi avec son commissaire Maigret, l’idée que comprendre n’était pas juger. Ou bien de citer encore  dans le même esprit et à la même page l’immense Spinoza qui écrivait : « Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre. » (p. 40) Mais précisément ceux qui dénoncent une culture de l’excuse abusive ne supportent même pas que l’effort de compréhension mené par les analyses sociales soit accompli, encore moins invoqué. Pour eux, la science sociale ne devrait pas exister comme sans doute toute une partie du roman (de Zola à Simenon) et toute une partie de la philosophie (de Spinoza à Foucault).

Ce qui est insupportable aux néo-libéraux comme aux libéraux-libertaires de tout poil, c’est que soit mise en doute la prétendue et sacrée liberté de l’individu. Chacun conduit sa vie comme il l’entend puisque rien ne précède sa venue au monde. C’est évidemment une pure absurdité. Marx dénonçait déjà ce type de robinsonnade.

Mais fallait-il vraiment rappeler tout cela, qui semble si évident ? C’est en tout cas l’occasion pour l’auteur de revenir, en un petit exposé, au caractère relationnel de toute pensée sociale sérieuse, allant ainsi de Norbert Élias à Everett C. Hughes. Ce n’est pas seulement le fait que toute vie possède une dimension collective mais c’est encore que nos existences sont interdépendantes, que ce soit dans la famille ou dans la classe d’appartenance. C’est par là que passe la connaissance des déterminismes et des formes de la domination, une connaissance qui seule peut faire obstacle aux vainqueurs abusifs de la compétition sociale.

Cette détestation du travail des sciences sociales s’incarne par exemple dans les écrits du Philippe Val qui fut, c’est à peine croyable, directeur de Charlie Hebdo. Bernard Lahire lui consacre un chapitre. Dans ses tristes livres, Val n’a pas cessé de s’ériger contre toute forme d’analyse et de mise en lumière des déterminations sociales. Prenant, sans l’avouer vraiment, la défense des seuls dominants, il a célébré sans frein une culture de l’argent et du pouvoir conjoints. Une société inégalitaire est son seul credo, les dominés ayant toujours tort par avance puisqu’ils n’ont pas su « réussir ». On voit à quel niveau de bassesse se situe un tel discours. Mais Lahire a grandement raison de nous le rappeler dans son essai vigoureux et rigoureux : de telles choses se disent et s’écrivent au mépris d’une discipline qui n’en produit pas moins connaissances et résultats.

Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ». Paris, La Découverte. 2016. € 13,50.

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