Christine Marcandier
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Billet de blog 28 avr. 2014

Si les bouches se ferment

De la bande à Baader, des explosions des années 70, de la RAF, l’Histoire n’a souvent voulu retenir qu’un film sans relief, entre road movie et intrigue amoureuse. Avec Si les bouches de ferment, Alban Lefranc revient sur ce « on raconte », lui rend ses aspérités et fait de la littérature un scalpel, plongée au cœur d’une décennie rouge et confrontation à la violence dans l'Histoire.

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
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De la bande à Baader, des explosions des années 70, de la RAF, l’Histoire n’a souvent voulu retenir qu’un film sans relief, entre road movie et intrigue amoureuse. Avec Si les bouches de ferment, Alban Lefranc revient sur ce « on raconte », lui rend ses aspérités et fait de la littérature un scalpel, plongée au cœur d’une décennie rouge et confrontation à la violence dans l'Histoire.

Le double mouvement de ce roman est un recul — remonter aux sources du terrorisme, interroger ses liens avec une réaction au nazisme — et une relecture : refuser les récits tout faits comme les silences assassins, ouvrir les yeux et les bouches, ne plus admettre ce qu’une iconographie officielle, étatique comme médiatique, a construit. Au commencement est Bernward Vesper, « Ophélie mâle made in Germany », Hamlet fantasmatique, qui porte dans son sang l’histoire complexe de l’Allemagne post-45, voire post-33. Will Vesper, le père, était nazi, il faudra au fils échapper à son « ombre » (son nom, sa langue, son idéologie), écrire puisque le fit le paternel « barde nazi » mais en redonnant sens aux mots. Bernward demeure longtemps écrivain raté, englué dans sa peur des femmes, le « dégoût de sa race », la honte et la reconstruction de soi impossible. Comment être soi quand on est fils, et fils de ce père-là, quand cette identité est une tache et un destin ? « Trop longtemps enfermé dans la bouche du père », le fils attend son heure et va « apprendre à parler ».

Bernward Vesper (à gauche, son père Will Vesper) © DR

« On le voit », dans les premières pages du roman, se rendre dans une pharmacie de la Louisenstrasse, acheter de quoi mettre fin à l’histoire, au supplice, « deux boîtes serrées dans la paume au fond d’une poche ». C’est l’automne, saison de Fassbinder, et le récit suit la chronique d’un suicide annoncé, entre analepses et retours sur soi, l’Allemagne, son histoire, sa réécriture d’elle-même. Contre un « on raconte », Alban Lefranc réécrit, sonde, interroge. L’ouverture dans une pharmacie donne le la — lieu, note et « las de ce monde ancien »: ce roman, au-delà du récit, est une analyse du langage, de son essence contradictoire, entre remède et poison, pharmakon. La langue est la conquête complexe d'un fils comme d’une génération en déroute, qui doit contester son passé pour (peut-être) construire un avenir. Lorsque Vesper rencontre Gudrun Ensslin, il espère qu’« ensemble ils vont soulever le monde », laver « le poison de la langue nazie dans son sang », extirper « l’horreur de son origine ». Cette renaissance, ce sera l’épreuve d’une nouvelle langue, celle du sang et de la violence, des bombes, nouvel idiome à faire advenir.

Andreas Baader et Gudrun Ensslin © DR

Alban Lefranc suit la Fraction Armée Rouge qui se constitue, Baader, Meinhof, tous « prêts à mettre le feu au monde pour qu’il ait plus d’éclat ». À travers eux, c’est une décennie qu’explore l’écrivain, un pays divisé, entre « révolution qui se lève » et honte, poids du passé et avenir incertain. C’est la RFA qui croit panser ses plaies en laissant d’anciens nazis s’installer à la tête de l’Etat, qui construit une légende, à coup d’articles de journaux et propagande d’État… Sur tous ces événements une « brume vespérale », celle de Bernward qui refuse les paroles gelées, se demande « qui était ce ON ? », qui, au-delà de son histoire, incarne tous les paradoxes et toutes les ambiguïtés de son époque, un dedans / dehors, une conciliation impossible.

Si les bouches se ferment n’est évidemment pas une reconstitution historique ou la biographie fidèle de Bernward, Gudrun, Andreas, Ulrike et les autres. Le récit est interrogation des « chroniques futures », pont jeté entre le passé et le présent, ici et là, refus radical des discours qui ne sont qu’une « diversion générale orchestrée par des milliers de bouches ». Quelque chose a été tu, quelque chose se disait pourtant entre les lignes, entre RAF et Vietnam, ces bombes de chaque côté du monde, une violence autorisée tandis que l’autre était réprimée dans le sang, les prisons, les procès. C’est une époque dense et complexe que soulève Alban Lefranc, avec l'Allemagne de l'Ouest comme focale, mais c’est le monde et ses discours qui entrent dans le livre. Seule la langue peut défaire ce que les bouches ont cousu, autopsier silences et mots vains, convertir « la vie en trajectoire, en vitesse, en incendie ».

Le lecteur familier de l’œuvre d’Alban Lefranc retrouvera dans Si les bouches se ferment des échos d’un roman ancien Des Foules, des bouches, des armes (Melville/Leo Scheer, 2006), il croisera Cassius Clay et, peut-être Nico, yeux noirs, jupe bariolée, qui sait ? Le récit concentre et diffracte, mêle vers et prose, sonde abîmes et abymes. Il procède par citations (Pascal, Brecht, Hölderlin, Apollinaire et Die Reise de Bernward Vesper), innutrition, reprises et réitérations qui sont tout autant un rythme qu’une butée. Alban Lefranc écrit contre le « on raconte » pour « abattre les murs du silence » dans un roman magistral et fascinant.

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  • © 
    Alban Lefranc, Si les bouches se ferment, Verticales, 185 p., 18 € 90
  • Lire un extrait 
  • A lire également, le Bookclub de Jean-Philippe Cazier sur Si les bouches se ferment
  • Un précédent article sur Alban Lefranc, accompagné d'un entretien vidéo, est à lire ici (réservé aux abonnés)

La photographie d'Alban Lefranc est signée Philippe Bretelle.

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