Les Messieurs de Gonçalo M. Tavares (2) – Monsieur Valéry

« Monsieur Valéry, après cette dissertation philosophique, eut le souffle coupé, tellement il était heureux ».Monsieur Valéry est indissociable des autres habitants du Bairro. Il le dit lui-même : « je ne me sens pas complet avec seulement moi-même », d’ailleurs, « d’après mes calculs je suis trois personnes. Au moins ».

« Monsieur Valéry, après cette dissertation philosophique, eut le souffle coupé, tellement il était heureux ».

Monsieur Valéry est indissociable des autres habitants du Bairro. Il le dit lui-même : « je ne me sens pas complet avec seulement moi-même », d’ailleurs, « d’après mes calculs je suis trois personnes. Au moins ».

« Calcul ». Le mot est important : Monsieur Valéry et la logique dresse un portrait en pied du personnage, savant fou, professeur Tournesol de la logique imparable (comme le rire provoqué par ses expériences). « Monsieur Valéry était seulement quelqu’un qui réfléchissait beaucoup ».

Exemple : Monsieur Valéry se trouve trop petit, il fait donc des bonds pour tenter d’être enfin à la hauteur des passants qui le toisent. Trop intermittent. Alors il tente le tabouret à roulettes. « Il pensa ensuite à congeler un de ses bonds. Comme s’il était possible de suspendre la force de gravité, juste pendant une heure (il n’en demandait pas plus), pour ses trajets à travers la ville ». Monsieur Valéry est un promeneur, il arpente son quartier, la marche sous-tend sa réflexion, la pousse. Monsieur Valéry est désarmant de sagesse loufoque, comme « aucune de ses idées ne s’avérait très pratique ou simplement réalisable », « il décida d’être grand dans sa tête ».

Les Amis, premier texte du volume, en donne le ton : Monsieur Valéry est le fils spirituel et barré de Monsieur Teste (du véritable Paul Valéry) et de Monsieur Hulot. Il expérimente, tente et interroge ainsi la logique du monde, ses invariants. Dessine, dresse des hypothèses, échafaude des théories : avoir un animal domestique, que personne n’a jamais vu, et pour cause, il vit dans une boîte, comme le mouton du Petit Prince ou le boa dans un chapeau. Vendre l’intérieur d’assiettes, ne toucher les choses qui sont à sa gauche que de sa main gauche, échapper aux gouttes de pluie, établir la vérité, définir les rapports de la littérature et de l’argent… et tant d’autres projets et essais à découvrir dans ce délicieux volume, surréaliste et d’une intelligence aiguë du monde. Monsieur Valéry est « satisfait et heureux de ses raisonnements », le lecteur partage son euphorie.

Peut-on vraiment mettre le quotidien en ordre, le monde en expériences ? Monsieur Valéry n’a aucune « crainte du ridicule », cela fait la force de ses ratages, de ses tentatives absurdes.

« Le Destin, dit finalement monsieur Valéry. C’est le Destin dont j’ignore vraiment tout ».

CM

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Valéry et la logique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 86 p., 11 €.

Présentation du quartier O Bairro et du projet de Tavares

A venir :

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Kraus et la politique, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte d’Alberto Manguel, « Karl Kraus, le voisin de tout le monde », trad. de l’anglais par Christine Le Bœuf, éd. Viviane Hamy, 142 p., 12 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Calvino et la promenade, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, suivi d’un texte de Jacques Roubaud, « Calvino & Monsieur Palomar », éd. Viviane Hamy, 88 p., 12 €.

Gonçalo M. Tavares, Monsieur Brecht et le succès, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Dessins de Rachel Caiano, éd. Viviane Hamy, 70 p., 12 €.

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