Paul Fournel, «en manque d’Amérique»

Jason Murphy, dernier roman de Paul Fournel, oulipien notoire, est un hommage à la Beat Generation, Kerouac, Ginsberg, une variation sur l’Amérique, à travers un oublié de l’histoire littéraire, Murphy, le « plus secret, plus mal connu, un peu à la marge ».

Jason Murphy, dernier roman de Paul Fournel, oulipien notoire, est un hommage à la Beat Generation, Kerouac, Ginsberg, une variation sur l’Amérique, à travers un oublié de l’histoire littéraire, Murphy, le « plus secret, plus mal connu, un peu à la marge ».

L’histoire excède son seul récit : plusieurs personnages sont en quête d’une œuvre originale de Jason Murphy, le scroll (« rouleau ») qui aurait inspiré le fameux Sur la route de Kerouac. Le professeur Marc Chantier, Madeleine son étudiante, des éditeurs, Stern, tous cherchent ce centre absent du roman de Paul Fournel. "Centre absent", la formulation est volontairement fausse, de fait le rouleau est présent dès le premier chapitre, comme le note tout lecteur attentif. Mais il ne cesse d’échapper aux personnages du livre, Graal toujours renouvelé comme les « rouleaux » du Pacifique, fantasme sans cesse revivifié comme toutes ces images que fait naître l’Amérique.

Mais qui est ce Jason Murphy, poète oublié, dont Paul Fournel réhabilite la mémoire, cite et traduit des vers ? Qu’est-il devenu ? Pourquoi l’histoire littéraire a-t-elle choisi de l’oublier ? Pourquoi lui a-t-elle préféré Kerouac, auquel rêvent « toutes les filles du monde — toutes celles qui ont un cul pour baiser, des yeux pour lire et une tête pour penser » ou Ginsberg ? Est-il même un bon écrivain ?

Le lecteur est perplexe : pourquoi n’a-t-il jamais entendu parler de « oncle d’Amérique », précurseur du scroll, inspirateur de Pink Floyd, et « plagiaire par anticipation de l’Oulipo », ami des plus (re)connus Ginsberg et Kerouac, proche de Lauwrence Ferlinghetti et du groupe de San Francisco autour de City Light? Le lecteur doute, cherche sur la toile, découvre une fiche Wikipedia qui reprend les principaux titres de ce grand absent.

Alors il lit les poèmes de Murphy qui s’imposent dans la prose de Fournel, Sailing Shoes (Semelles de vent, traduction française en 1954 aux éditions du Scorpion et réponse au Howl de Ginsberg), Stock Shots et son héroïne Sweety pie, il part en Amérique et redécouvre Paris sur les traces de Germain (on le sait, l’Oulipo court les rues), Germain, un acteur que rencontre Madeleine. Il a joué dans La Maman et la putain mais sa scène a été coupée au montage. Quand bien même, elle existe, « un jour elle ressortira et elle appartiendra à l’Histoire du grand cinéma et je serai dedans ». Comme ce Jason Murphy enfin exhumé ?

Les titres s’additionnent : One more (plaquette de 68), Flying high, Petting with death, des articles universitaires sur son œuvre. L’œuvre prend vie, s’expose dans le roman, en version originale et traduction en notes, faisant de Jason Murphy le miroir de Sailing Shoes, cet « étrange mélange de poèmes et de récits en prose, comme si Ginsberg se mélangeait à Kerouac ».

Mais qui est cet auteur supposé ? Est-il comme Louise Labé sur laquelle travaille Christophe, le petit ami de Madeleine, de ces auteurs dont l’œuvre repose sur une mystification ? Est-ce le lecteur qui, par son étude des textes, son imaginaire de l’auteur, crée une figure d’écrivain ? De même que le fameux « Sommer of Love » de 1967 est un mythe et une construction. De l’Histoire à l’histoire, tous deux récits.

« Ce sont quand même les gros mensonges qui font les histoires vraies » dit l’éditeur Dubois (déjà personnage de La Liseuse)… Las, il faudra bien l'admettre, trop d'indices s'additionnent, Jason Murphy n’a jamais existé, sinon dans Jason Murphy. Il incarne un imaginaire littéraire auquel Paul Fournel donne chair et corps, si faux qu’il en devient supérieurement vrai (nombreux sont ceux qui finissent par dire l’avoir lu). Paul Fournel l’a créé de toute pièce, jusqu’à sa fiche Wiki (due, en avril 2013, à un certain Vincente qui se présente comme amateur de… littérature à contrainte), jusqu’à s’amuser, en entretien : parfois il feint qu’il existe, parfois non.

La littérature est un « comme si », son invention est un réel, mise en perspective d’un imaginaire du texte, comme nous l’explique Paul Fournel qui revient pour Mediapart sur l’aventure d’un auteur :

Paul Fournel Jason Murphy © Mediapart

 (Pour voir la vidéo en grand format et non dans cet involontaire cinémascope, cliquez ici)

Désormais Jason Murphy existe, dans le très beau roman de Paul Fournel, la contrainte est une liberté, le faux un vrai, récit de tous nos fantasmes de la littérature, palimpseste de ses supports (du livre à Wiki en passant par le rouleau et nos imaginaires).

Paul Fournel, Jason Murphy, P.O.L., 192 p., 16 €

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