Fous d'Emma (2)

Warning ! Addict, Fixions et narcotextes est un texte sous influence : celle de Flaubert, mais pas seulement (Derrida, Heidegger, Nietzsche, entre autres). Un essai dense, original, halluciné. Un livre-objet où le moindre mot est connoté, polysémique : ligne, héroïne, roman comme drogue de substitution, tout est ici passé au crible de l’addiction et Madame Bovary lue comme une fiction sur le danger des fixions…

Warning ! Addict, Fixions et narcotextes est un texte sous influence : celle de Flaubert, mais pas seulement (Derrida, Heidegger, Nietzsche, entre autres). Un essai dense, original, halluciné. Un livre-objet où le moindre mot est connoté, polysémique : ligne, héroïne, roman comme drogue de substitution, tout est ici passé au crible de l’addiction et Madame Bovary lue comme une fiction sur le danger des fixions

Emma est un être sous drogues, qu’il s’agisse de prothèses chimiques (maquillage), vêtements, romans, rêveries, passions, elle est tendue vers l’ivresse et cette démesure donne au personnage une fonction autre, politique. Emma, femme adultère, par « distillation » de l’étymologie du mot, est ce qui altère, elle désigne l’illicite, le hors la loi, elle déstabilise les frontières.

Il n’est pas étonnant que ce personnage « investi » ait séduit l’auteur d’Addict : Avital Ronell est une philosophe américaine hors cadre. Professeur à l’Université de New York (NYU), elle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, privilégiant des objets originaux, peu académiques, nos compulsions contemporaines, des sujets interrogeant un rapport au monde, à la société, aux normes : la mise à l’épreuve (cf., à la suite de cet article, le rapide billet consacré à Test Drive), le sida, le café, le téléphone (Telephone Book, Bayard, 2006), l’idiotie (Stupidity, Stock, 2006, rééd. « Points » Seuil, 2008).

Addict. La forme même, étrange, de ce livre épouse son objet : une typographie baroque, une mise en page hétérogène, un refus de la pagination traditionnelle, une discontinuité stylistique, formelle, dans les modes mêmes d’analyse, des disruptions, tout dit le refus de l’académisme universitaire, comme, d’une certaine manière, le choix d’écrire comme on prend des doses. De livrer un texte stupéfiant, dans tous les sens du terme.

Le projet naît d’une phrase du Gai Savoir de Nietzsche :

« Qui contera un jour toute l’histoire des narcotiques ? – Elle est presque l’histoire de la « culture », de notre soi-disant haute culture ».

En réponse, Avital Ronell se glisse dans ce « presque nietzschéen – cette place où le narcotique articule un frisson entre histoire et ontologie. L’addiction sera notre question – un certain type d’« être-sous-drogue » qui a tout à voir avec la mauvaise conscience de notre époque ».

Addict est donc pour une part une autopsie d’Emma, une relecture radicale, originale de Madame Bovary, dans le cadre plus large d’une analyse de la passion littéraire comme besoin addictif, objet de dépendance, à la fois stimulant et tranquillisant, par essence ambivalent. L’analyse trouve ses fondements épistémologiques chez Baudelaire (l’ivresse comme manière d’être au monde et anywhere out of the world), Freud (nous ne savons pas renoncer à quoi que ce soit, faire le deuil et l’addicté est un « non renonçant »), Nietzsche, de Quincey, Heidegger.

Plus largement, Avital Ronell nous place sous l’angle d’une littérature du « narcossisme », des Confessions d’un mangeur d’opium (de Quincey) aux Paradis artificiels de Baudelaire, de Jünger (Annäherungen : Drogen und Rausch) à Benjamin (Haschich à Marseille) ou Guattari (L’Esprit des drogues), de la drogue comme élan, excentricité mais aussi manque, aspiration, Sehnsucht, en tout état de cause expérimentation esthétique, jeu sérieux.

La littérature est présentée comme une « pharmacodépendance », elle est – tout ensemble – un traitement, un sédatif, un secours, une substance euphorisante, ou, comme le dit Derrida dans La Pharmacie de Platon (La Dissémination, Seuil, 1972) – texte qu’Avital Ronell ne cite pas tant il est en creux dans son propre travail sans doute –, elle est, comme tout langage, pharmakon, remède et/ou poison, permettant de dépasser les dualités simplistes, les oppositions socialement réconfortantes :

« Cette "médecine", ce philtre, à la fois remède et poison, s'introduit déjà dans le corps avec toute son ambivalence. Ce charme, cette vertu de fascination, cette puissance d'envoûtement peuvent être - tour à tour ou simultanément - bénéfiques et maléfiques ». […] « [S]i le pharmakon est “ambivalent”, c'est donc bien pour constituer le milieu dans lequel s'opposent les opposés, le mouvement et le jeu qui les rapportent l'un à l'autre, les renverse et les fait passer l'un dans l'autre (âme/corps, bien/mal, dedans/dehors, mémoire/oubli, parole/écriture, etc.) » (Derrida, La Pharmacie de Platon).

Madame Bovary, le roman, est pharmakon, accusé d’être un « poison », condamné par la justice impériale. Parce qu’il est question, ouverte, mise à mal des limites, des frontières (« un penseur devrait n’avoir ni religion ni patrie, ni même aucune conviction sociale. Scepticisme absolu » écrit Flaubert à Hugo), mise en abyme du genre romanesque comme pharmakon, remède à la mélancolie d’Emma, poison de son existence car il lui donne le goût de l’échappée, de l’imaginaire, il devient drogue. Lui impose des doses de plus en plus fortes pour retrouver l’élan mais se développe aussi comme une paradoxale pulsion de mort, une confrontation aux abîmes, une soustraction à la sphère sociale pour vivre dans un retrait narcissique, dans une forme d’« autonomie libidinale ». Emma ne distingue plus désir et besoin. Elle est addictée mais aussi un être « hallucinateur, une créature par excellence du simulacre » qui à son tour suscite désirs, fantasmes, hallucinations. Une addiction à une addictée.

Addict est un portrait puissamment original et intense d’Emma, une mise en question fabuleuse du roman de Flaubert, lu comme l’œuvre d’une époque, au sens étymologique, moment de suspension du jugement. Ce qui le rend éminemment dérangeant, politique, critique. Et explique sa condamnation par une société qui refuse le dérangement des lignes.

Addict est un texte difficile, parfois abscons, ne le nions pas. Mais il mérite l’effort qu’il exige de ses lecteurs, ne serait-ce que pour cette lecture de Madame Bovary, d’une intelligence rare, jusque dans les pages consacrées à une explication ligne à ligne de passages du roman, en une explication de texte véritablement œuvre, comme Barthes a pu le faire du Sarrasine de Balzac (S/Z, « Points » Seuil, 1970).

Addict donne un sens plein à la littérature comme objet de pensée, manière d’être au monde et de le faire voler en éclats, par un triomphe de l’intelligence et de l’esprit critique :

« L’horizon de la drogue est le même que celui de la littérature : ils sont sur la même ligne, dépendent de technologies semblables, souffrent parfois de répressions juridiques du même ordre. L’une et l’autre ont la fiction dans le sang et font disjoncter tout un régime de conscience ».

CM

Avital Ronell, Addict. Fixions et narcotextes, traduit de l’anglais (américain) et préfacé par Daniel Loayza, Bayard, « Le Rayon des curiosités », 2009, 247 p., 22 € 50

 

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Du même auteur, paru le 22 avril 2009, Test Drive, traduit de l’anglais (USA) par Christophe Jaquet, Stock, « L’Autre pensée », 350 p., 20 €

 

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Dans cet essai, Avital Ronell interroge la manie humaine de la mise à l’épreuve, du test, auquel nous nous soumettons constamment, mais aussi nos proches, au point que l’épreuve devient une véritable catégorie de l’existence.

Elle parcourt une histoire de cette mise à l’épreuve, qui s’inaugure dans l’Antiquité grecque avec le basanos, se poursuit avec l’examen de conscience des Chrétiens, repris par la littérature et la philosophie.

Le monde contemporain est marqué par une véritable compulsion à être ou se croire en permanence « testé », dans un univers de la compétition, de la démonstration, des auditions, examens.

Comme A. Ronell l’écrit dès les premières pages, « qui que tu sois, il semble que toute chose nature, corps, investissement, croyance – ait besoin de passer une épreuve, y compris ton amour » (ce dernier point est d’ailleurs l’objet d’étude du dernier chapitre, « L’amour à l’épreuve ou : De la rupture »).

A. Ronell interroge la polysémie des deux termes qui forment le titre de son essai : le test en tant qu’épreuve, expérience, essai, examen (comme une mise en abyme de son propre objet, de son écriture, de sa réflexion philosophique) devenu une telle « modalité de l’être » qu’il peut être analysé en tant que drive, élan, urgence, compulsion.

La réflexion d’Avital Ronell, nourrie de textes philosophiques (Kant, Hannah Arendt, Nietzsche, Derrida, etc.) est exigeant, difficile parfois, mais extrêmement stimulant, ouvrant des perspectives passionnantes sur nos modes contemporains de vie et de pensée.

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