Christine Marcandier
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Billet de blog 29 avr. 2015

Lefranc, Pialat, gueules ouvertes

Georges Bataille, en exergue du dernier livre d’Alban Lefranc, en donne le la. Il s’agira, pour l’écrivain Apprenti sorcier de chercher et rencontrer la « merveille aveuglante », « ce qu’un être possède au fond de lui-même de perdu, de tragique ». 

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
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Georges Bataille, en exergue du dernier livre d’Alban Lefranc, en donne le la. Il s’agira, pour l’écrivain Apprenti sorcier de chercher et rencontrer la « merveille aveuglante », « ce qu’un être possède au fond de lui-même de perdu, de tragique ». À la fiction de formuler des hypothèses, d’entrer dans ces « chambres verrouillées » qui sont « autant d’îlots où les figures de la vie se recomposent ». Le cinéaste Maurice Pialat sera cette chambre, ce réseau qu’Alban Lefranc traverse et explore.

Un être comme des îlots ou des chambres, au pluriel : autant dire que l'être (sujet et objet, verbe et nom à tous commun) se compose d’espaces intimes. Qu’il est aussi une chambre claire, au sens de Roland Barthes cette fois, photographies et scènes, paroles jetées, toiles brûlées, clichés et album privé. L’étude romanesque passe par des arrêts sur images, punctum en séries, ces détails qui arrêtent le regard et font sens, permettent de dire « ça a été ». Maurice Pialat est comme une énigme, une « merveille aveuglante » qu’une prose au bord du poème, hésitant sur ces marges, vient dire dans l’épaisseur d’une vie en partie exposée, mêlant films (dialogues et images) et hypothèses biographiques.

Et dans ce livre, plus directement que dans les précédents publiés par Alban Lefranc, dire Pialat revient à se dire, non dans l’exhibition de soi mais dans le dialogue croisé, parfois empêché, du « je » et de l’autre que soi, à travers des « pages où vous ne faites que vous fouiller à travers celui dont tout vous sépare ». Alban Lefranc hérite de Kafka, il lui faut écrire comme on fouille, « se frayer son chemin au couteau », à la hache à travers les mers gelées. L’enfance, une « plaie ouverte », l’amour il faut aller le chercher « la gueule ouverte ». Que jamais les bouches ne se ferment. La prose — aussi belle qu’elle est brute, aussi légère qu’elle est organique — lacère, scande, fait effraction. Elle ouvre, au sens le plus physiologique du verbe.

Alors dire « l’enfance nue », la guerre et des parents sous forme d’oxymore : le père mutique, « ombre exemplaire » — « Sauf le détail que jamais le père ne fut père. Sauf son inaptitude intégrale à la fonction » — et la mère qui hurle, vomit le monde. Pialat devra s’inventer, petits boulots en série, la peinture — « d’une pratique de vingt ans ne restera que votre main étalant sur la toile le bleu du ciel dans Van Gogh ». Puis son cinéma sera sa toile et sa toise : un jour, dans un cinéma de quartier, « la vraie vie » — par ailleurs titre du premier livre de Lefranc — peut commencer, regarder d’abord (Renoir) et prendre la mesure du « présent éternel » sur écran. Enfin Pialat fera des films comme un « bloc de colère transporté » et il composera son Van Gogh « le double odieux, le double redouté » .

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Le Pialat de Lefranc est rendu dans ses contradictions fascinantes, ses éclats, son « génie tout particulier de l’interview, entre exhibition de cilice et exercice de vérité », sa définition du cinéma « social », son art de la confession / esquive, montrer pour mieux cacher des abîmes de silences, de non dits, sa quête éperdue des corps et de l’amour comme une fuite et une perte, entre bluette et cynisme.

« Vous aimez un certain type de femmes, c’est-à-dire qu’un certain type de femmes, toujours identiques, vous fait chien battu, tout à fait indépendamment de leur volonté propre.

Elles vont et viennent, autres et pareilles,

Avec chacune l’absence d’amour est même,

Avec chacune l’absence d’amour est autre. »

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« A la fin il y a des films (dix longs métrages), des toiles (la plupart détruites), et même un roman ». Une palme d’or comme une déclaration de haine, des poings levés, dont un dès le bandeau de ce livre. Et ce roman d’Alban Lefranc né de silences et de colères, méditation sur ces vides qui inspirent, comblent un moment : un Pialat croisé avec Proust, Baudelaire, Apollinaire, Jouve. Un Pialat exhumé de ses propres dialogues de films ou déclarations publiques, dans un roman centon. Un Pialat hypothétique aussi, pas vraiment fantasmé, plutôt recomposé comme Van Gogh le fut par le cinéaste (ou Fassbinder par Lefranc). Un Pialat comme une forme de « double redouté » pour l’écrivain sans doute, parce que dire Pialat, formuler ces « hypothèses » expose tant de colères de Lefranc, de ses refus et emportements, de sa manière d'être au monde. Après l’Allemagne (Nico, Fassbinder, la RAF, Vesper), l’Amérique (Ali), il s'agit peut-être, hypothèse sur Alban Lefranc, de se rapprocher de la France, de soi. Mais à jamais Je demeure un autre, irréductible, « vous savez bien (ne faites pas semblant) que nous ne sommes pas au monde, ou pas assez, ou trop seul à y être, ou trop rarement. »

Alban Lefranc, L’Amour la gueule ouverte (Hypothèses sur Maurice Pialat), Helium, « Constellations », 88 p., 11 € 90

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