Darrieussecq, Clèves

Solange est cette princesse de Clèves, «sous les Pyrénées à attendre l’avenir», Clèves, bourgade fictive, «concours de pêche, nouveaux carrefours giratoires, noces de diamant et foire aux bestiaux». Les questions hantent Solange: les avoir (ou pas), le faire, le refaire, les règles, l’amour. Ces deux moments qui font advenir la femme de la petite fille. Avant, «seule à la périphérie du monde», étrangère à sa course, «éjectée par une force centrifuge, seule loin du centre où c’est vivant». Après, la plénitude, «c’était bien la peine d’en faire toute une histoire». Si.

D’abord les mots, territoire trop vaste, à l’image du corps et du monde. Ces mots que Solange cherche dans le dico, dont elle reproduit fidèlement les définitions sans percer le mystère des lignes, ceux qu’elle répète sans vraiment les comprendre, ceux qu’elle retient des livres lus: Maupassant, Une vie forcément, «elle frotte la phrase dans tous les sens, "il la possédait violemment", et quelque chose bascule dans son cerveau et s’électrise: tout ce qu’elle a entre les jambes se tend vers la possession du monde».

Les images aussi, Lui, des scènes entrevues, imaginées parfois, redoutées. L’horoscope, pour qu’advienne plus rapidement cet avenir tant désiré. Et certaines scènes qui percent un trou dans le temps, «le passé et le futur sont raccordés», «une greffe monstrueuse, qui court-circuite les virages du présent»:

«Être à beaucoup plus tard. Dans un mois, dans un an, dans deux ans, dans trois ans. Avoir seize ans. Avoir dix-huit ans. Attente insupportable. Être adulte. Ce qui s’appelle une femme. Savoir de quoi la vie est faite, à quoi ma vie ressemblera, qui je serai. Pouvoir aller, venir, téléphoner, parler, m’en aller. Baiser. Baiser. Prendre la terre entière et baiser».

Enfin, sortir des clichés qui s’imposent ou des mots mystérieux, devenir celle que l’on rêve d’incarner, Angie, «sensualité débridée», «ni pute ni pucelle». En attendant, penser, interroger, ressasser: «Est-ce que le temps s’use, à passer, et les souvenirs, comme des disques, est-ce que le temps laisse des poussières qui entrent dans les yeux?»

Sortir de l’enfant (étymologiquement, «celui qui ne parle pas») par les mots, puis les actes. Et, pour l’écrivain, aller au plus profond de cette citation de Rilke, en exergue de Clèves: «Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes les jeunes filles qui vivent cependant? Est-il possible qu’on dise "les femmes", "les enfants", "les garçons" et qu’on ne se doute pas, malgré toute sa culture, l’on ne se doute pas que ces mots, depuis longtemps…». Points de suspension, que Clèves viendra remplir. Citation volontairement tronquée par Marie Darrieussecq qui se poursuit, chez Rilke, d’un «(ces mots, depuis longtemps), n’ont plus de pluriel mais n’ont qu’infiniment de singuliers ». Là est le programme d’écriture de Clèves: dire Solange, les adolescent(e)s du roman non pour atteindre un pluriel – trop large, trop général, sans acuité – mais des singuliers. «C’est possible» assène Rilke, pouvoir absolu de la littérature que de dire le plus cru, le plus intime, l’apprentissage sexuel d’une adolescente au creux des années 80, pour Clèves.

La prose, qui épouse les pensées de son personnage principal, est à la fois crue et candide, vulgaire et poétique, mélanges détonants, fascinants. Solange, comme celle de Genet (Les Bonnes), est prise dans une contradiction fondamentale entre le sol auquel elle voudrait échapper – le quotidien si pesant de Clèves et ces «pathétiques villageois enclavés pour toujours» – et l’air: s’envoler, fuir, comme son père qu’elle rêve pilote d’avion, au métier bien plus prosaïque. La liberté passe sans doute par le cul: percer ses mystères abyssaux. Cette contemporaine princesse de Clèves ne va pas au bal mais fréquente kermesse et boîte (le Milord), son carrosse? l’Alpine de son père, le J7 de Bihotz. Son Nemours? Christian d’abord, aimé platoniquement et «tellement» («il faut qu’elle arrête avec les tellement»), un pompier et son baiser mouillé, Terry, Arnaud, les mains, les bouches puis les corps (Solange dirait bites) se succèdent, en des scènes souvent drôles, parfois cruelles, toujours ironiques et si justes. Marie Darrieussecq qui rédigea une préface à La Princesse de Clèves pour GF (2010) se joue du parangon du roman classique, au style tout entier dans la retenue et la litote. Aucun effet de sourdine ici, les accords sont plaqués, aucune préciosité dans Clèves, roman dense, sexuel, sans détour. Le texte est provocant, non parce qu’il est cru (ce serait si facile) mais parce que sa langue, entre précision éveillée, presque clinique par endroits, et ignorance enfantine, dérange les lieux communs. Tant mieux.

Marie Darrieussecq, Clèves, P.O.L., 352 p., 19 €

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La citation de Rainer Maria Rilke (dont Marie Darrieussecq tait l’origine) est extraite des Cahiers de Malte Laurids Brigge (traduction Patrick Modiano, Points).

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