Jonathan Dee, Mille excuses

Jonathan Dee est un analyste des apparences : sous la normalité de façade, il traque les jeux de dupe, illusions et mirages, qu’il s’agisse des rouages de la publicité (La Fabrique des illusions), de la société américaine en général ou du couple. C’était le sujet des Privilèges, c’est celui de Mille excuses, cette « différence entre la vérité et l’apparence de la vérité » au centre de nos vies contemporaines, privées comme politiques ou médiatiques.

Jonathan Dee est un analyste des apparences : sous la normalité de façade, il traque les jeux de dupe, illusions et mirages, qu’il s’agisse des rouages de la publicité (La Fabrique des illusions), de la société américaine en général ou du couple. C’était le sujet des Privilèges, c’est celui de Mille excuses, cette « différence entre la vérité et l’apparence de la vérité » au centre de nos vies contemporaines, privées comme politiques ou médiatiques.

Son dernier roman s’ouvre sur un « cul-de-sac », géographique (Meadow Close) et personnel : Helen et Ben Armstead ont la quarantaine, une fille et leur couple bat de l’aile, rongé par le quotidien et l’ennui. Ils ont entamé une thérapie de couple qui accentue leurs différents au lieu de les régler, mais le nom de leur docteur, Becket, même amputé d’un t, était de mauvais augure. « Il faut qu’il se passe quelque chose »…

Ben, brillant avocat, succombe au charme d’une des stagiaires de son cabinet, Cornelia Hewitt, « si bien roulée que c’en était presque comique ». Mais leur premier rendez-vous dans un hôtel tourne au fiasco et Ben rentre chez lui, déprimé, ivre, et a un accident. Sa vie bascule : il est arrêté pour conduite en état d’ivresse et, pire, Cornelia l’accuse de harcèlement et tentative de viol. « D’une manière ou d’une autre, il était maintenant perdu en eaux profondes et il en était arrivé là pour une femme dont il ne savait pratiquement rien ». Un cycliste a pris des photos de Ben et les a envoyées à la presse. L’avocat est contraint à la démission, ses associés demandent sa radiation du barreau.

En une dizaine de pages, Jonathan Dee a définitivement engagé la destinée de son personnage dans le cul-de-sac programmé dès les premières lignes. On pourrait craindre vaudeville ou pathos, récit à peine romancé de faits divers récents. Mais l’art de l’écrivain est de relancer son récit par un après. Ben n’est qu’accessoirement le sujet du roman : Helen est son véritable personnage central, sa focale. Femme au foyer, épouse modèle et mère aimante de Sara, Helen voit sa vie basculer avec celle de son mari, traqué par les médias, ruiné par le procès qui s’annonce et les tractations juridiques et financières avec Cornelia. La ligne de défense de Ben — qui n’a pas violé la jeune stagiaire — ne peut être la vérité nue. Ce n’est pas ainsi que fonctionne désormais le jeu médiatique. Comme le lui explique son avocat, « tout ce que vous direz ou ferez dorénavant, même de très intime, sera un numéro d’acteur au bénéfice d’un auditoire ». Il faut paraître innocent, jouer le repentir, que la faute soit avérée ou non. Peu importe d'être, il faut avoir et paraître.

Jonathan Dee sonde les rouages d’une machine, judiciaire et médiatique, qui broie ceux qui méconnaissent son jeu. Et, en parallèle, il brosse le portrait d’une femme, Helen, contrainte désormais de se reconstruire et de travailler. « Depuis plus d’une décennie, son seul travail consistait à construire pour leur fille unique un foyer heureux, et elle avait raté sa mission de façon assez prononcée. Son échec était si spectaculaire que le champignon atomique au-dessus de son foyer heureux fit la une du journal tous les jours » car « un riche et puissant anéanti par ses pulsions perverses faisait toujours le miel des tabloïds ».

Helen doit « repartir de zéro » : elle passe des entretiens d’embauche et finit par être engagée par l’agence de relations publiques Harvey Aaron. Son travail, par une singulière ironie, consistera à réparer la réputation de célébrités malmenées par les médias. « Nous racontons des histoires », lui explique son patron, et « nous savons comment le public les jugera quand nous aurons fini de les raconter ». Et Helen s’avère particulièrement douée pour modeler l’image de ses clients, retourner l’opinion publique et jouer sur un imaginaire collectif. Le roman suit sa carrière, la manière dont elle reconstruit l’image d’hommes politiques ou d’acteurs, tout en tentant de gérer sa vie personnelle, avec son (ex)mari et sa fille.

Bûcher des vanités, plongée dramatique et sarcastique dans notre ère du storytelling, Mille excuses est de ces romans qui pourraient paraître simples mais prennent en tenaille les contradictions de nos quotidiens : le mensonge, la honte, les petits arrangements avec la vérité, qu’il s’agisse de vie privée ou de vie publique. Notre époque veut du vrai, de l’authentique, jusqu’à l’impudeur, mais est prête à gober n’importe quelle histoire à la trame bien construite. Romancier de ces Fabrique(s) des illusions, de l’ironie comme arme, c’est par la fiction que Jonathan Dee interroge la notion même de fiction et sa fonction dans nos sociétés hypermédiatiques. A travers la trajectoire d’une famille, c’est, comme le dit Cutter « en résumé, toute l’histoire de l’Amérique ». Et, sans doute aucun, la nôtre.

 

  • Jonathan Dee, Mille excuses, traduit de l’anglais (USA) par Elisabeth Peellaert, Plon, « Feux Croisés », 288 p., 19 € 95 (14 € 95 en version numérique)

 

Jonathan Dee nous parlait de Mille Excuses à Vincennes il y a deux ans :

Jonathan Dee - Les personnages © Mediapart

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Jonathan Dee - L'écrivain et le lecteur © Mediapart

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