Histoire des cheveux, Alan Pauls

« Il ne se passe pas un jour sans qu’il pense à ses cheveux ». Le narrateur de L’Histoire des cheveux est obsédé, depuis son plus jeune âge — celui des cheveux raides et blonds — par leur coupe, leur texture, leur allure. Problème insoluble puisqu’avec les cheveux, rien n’est jamais acquis, ils poussent, évoluent :

« Il n’y a pas de solution définitive. Il est condamné à s’occuper sans cesse de cette question. Ainsi donc, il est esclave de ses cheveux, qui sait, peut-être jusqu’à en crever. Mais même dans ce cas. Ou vous n’avez pas lu que… ? les cheveux ne continuent-ils pas à pousser chez les… ? Ou étaient-ce plutôt les ongles ? »

Le cheveu, matière labile et instable, qui nous appartient, dépend de nous et semble pourtant vivre de manière libre et autonome. Le cheveu dit notre intimité comme notre étrangeté.

Le cheveu est la matière-même de cette prose qui épouse ses boucles, sa pousse continue, en des phrases amples, labyrinthiques, proustiennes, dans sa syntaxe comme dans cette manière — fascinante — de procéder par associations d’idées, réminiscences, accumulations. Réseaux. De cheveux, de coupes, de souvenirs. Manière de traverser l’Argentine des années 70, cadre de l’adolescence du héros mais aussi le présent, après la rencontre de Celso, coiffeur paraguayen, « génie ». Il sera question d’une mèche de cheveu du Che vendue aux enchères, d’une perruque (en vrais ou faux cheveux ?), d’une coupe née en Argentine en une époque « où tout ce qui naît et grandit sur cette terre est enfanté par les ruisseaux de sang qui remplacent les engrais traditionnels dont se nourrit la terre ».

Lorsque le récit commence, le narrateur entre dans un salon de coiffure inconnu, saisi par ce mélange de désir et de crainte, d’envie et de peur avant toute nouvelle coupe, une nouvelle tête et tout ce que ces changements impliquent, contentement, colère, plaisir narcissique. Je est un autre. Au risque d’être mordu par son chien et que sa femme le quitte.

« C’est la loi des cheveux. Chaque salon de coiffure qu’il ne connaît pas et dans lequel il s’aventure est un danger et un espoir, une promesse et un piège. Il risque de commettre une erreur et de plonger dans le désastre, cependant, et si c’était le contraire ? »

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Du shampoing à la coupe elle-même, moment « critique », ce sont les pensées du narrateur qui se déploient, souvenirs de son ami d’enfance Monti, de ses tentatives capillaires plus ou moins heureuses (la tignasse « afro »), de l’Argentine dans ses soubresauts politiques et culturels. Les cheveux sont un texte et une histoire, la quête d’un « inénarrable », d’un invisible, « parce que la valeur iconique des cheveux ne possède pas nécessairement d’équivalent dans le champ du langage verbal ». Le cheveu est allégorie – là est sa valeur littéraire – et message – là, sa valeur politique –, lorsqu’une coupe nie les différences sexuelles, sociales ou raciales. Les cheveux disent une époque, des styles, et plus largement, une « expérience de la déception », fondamentale, parce que l’histoire des cheveux est aussi celle de la perte.

Avec L’Histoire des cheveux, Alan Pauls poursuit une quête entamée avec L’Histoire des larmes et La Vie pieds nus (sorte d’Histoire de la peau, sur la plage), lire un être, une génération, un pays à travers un symbole : des coupes, comme autant de recherches du temps perdu, d’une fille aux mocassins rouges, de soi, de digressions en souvenirs, en un roman lancinant et ironique, circulaire, approche de l’Histoire et de l’intime selon un angle qui pourrait paraître anecdotique et se révèle profondément introspectif. Sous les cheveux, le crâne et ses marques, ses cicatrices, « des raccourcis zigzaguant comme de petits chemins de fourmis » qui « semblent mettre en lumière des événements, des histoires, des mondes auxquels même ceux qui les portent sur la tête ne savaient pas qu’ils avaient participé ». L’Histoire des cheveux nous invite à lire ces dessins « sur la terre intime de la peau », du narrateur comme de l’Argentine.

Alan Pauls, Histoire des cheveux, traduit de l’espagnol (Argentine) par Serge Mestre, Christian Bourgois éditeur, 221 p., 18 €

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