Enseignes et saignements

Dans le début des années 1990, c’était les marchands de lampes halogènes qui fleurissaient à tous les coins de rues. Et Regali par ci et Regali par là. Et puis bien sûr, comme toujours, les banques qui semblent depuis toujours avoir une nette prédilection pour les carrefours. C’était aussi les grandes heures de la franchise chez les coiffeurs et les salons de toutes les enseignes pullulaient comme si on allait se faire couper les tifs tous les quarts d’heure.


 © Charles Platiau / Reuters © Charles Platiau / Reuters
Dans le début des années 1990, c’était les marchands de lampes halogènes qui fleurissaient à tous les coins de rues. Et Regali par ci et Regali par là. Et puis bien sûr, comme toujours, les banques qui semblent depuis toujours avoir une nette prédilection pour les carrefours. C’était aussi les grandes heures de la franchise chez les coiffeurs et les salons de toutes les enseignes pullulaient comme si on allait se faire couper les tifs tous les quarts d’heure. Oubliés les « graineteries » d’antan, les « articles de pêche-chasse-jardinage », les « charbon-bois-de-chauffage », même les si jolis « marchands de couleurs » avaient cédé la place aux plus prosaïques « droguistes » ou aux  anonymes « bazars ».


Les « beurre-œufs-fromage » s’étaient, quant à eux, depuis longtemps prudemment reconvertis en simples « crèmeries », beaucoup moins soupçonnables. C’était l’évidence : les temps avaient changé. On achetait plus souvent des lunettes que des asticots pour les hameçons. Plus souvent du fuel que du charbon ou de la glace en pains entiers. On allait plus souvent à la banque qu’à la Caisse d’Epargne. La consommation de triperie reculait. Même les « Boucheries chevalines » se sont mises à se compter sur les doigts de la main… et c’était surtout dommage pour les splendides têtes dorées qui ornaient leurs devantures et que longtemps je regretterai. Remplacées par des banques, encore, ou des agences immobilières. Quand ce n’était pas des marchands de lunettes qui, eux aussi, s’étaient mis à se franchiser que c’en était pitié.

 

 

Le compte à rebours avait commencé. Bientôt, l’An 2000 allait pointer le bout de son nez. Ça tournait les têtes et faisait rêver les tiroirs-caisses. Tout le monde voulait non seulement être de son temps mais même, si possible, un peu plus en avance que son voisin.  Et en avant pour les « Auto 2000 », « Coiff’ 2000 », « Pressing 2000 », « Optic 2000 », « Pharmacie 2000 », « Jouets 2000 » « Style 2000 » « Esthétique 2000 », et j’en passe et plus de 2000.  Seulement voilà, l’An 2000 a fini par arriver (sans le bug pourtant si unanimement annoncé) et… tout était à rebaptiser !  Qu’allait-on trouver cette fois, pour faire encore plus d’jeun, moderne, branché ? Mais c’est bien sûr, on allait  « frangliser » !  Vieille recette peut-être, mais à l’heure où le passage à l’euro s’annonçait, fallait bien montrer qu’on n’avait pas l’esprit fermé. Mais qu’est ce que vous alliez croire ? Plus un seul coiffeur qui ne porte « Hair » dans son enseigne, plus un marchand de joujoux qui n’affiche « Toy’s », on vendait des « Shoe’s » dans toutes les pointures et les « Jean’s » s’arrachaient comme de petits « Bun’s », avant d’aller faire un tour le samedi chez « JardiLand » acheter de quoi égayer un peu le balcon…

 

 

Est arrivé ce qui devait arriver : ça saturait. Un savant « come-back » vers des  valeurs plus hexagonales, à défaut de plus ancestrales, s’imposait. Surgit alors, on ne sait par quel tour de passe-passe, l’ère des « - erie ». « Coifferie », « Carterie », « Onglerie », « Shopperie », « Bonbonnerie », « Vapoterie », « Fleuristerie », « Jeanerie », « Sandwicherie », se sont construites sur le modèle des vieilles « drogueries », « crèmeries », « charcuteries », « librairies » et même les « merceries » de notre enfance…  Avec si possible, un petit vernis rétro, une odeur « Douce France », qui  fleurait bon son terreau. Mais comme toujours, au bout d’un moment, trop, c’est trop. On a bien alors tenté des « Bars à Ongles », des « Bars à chignons », des « Bars à Chicha »,  des « Bars à Sourire », quelques « Bars à Look » ou « à Styles »… mais on a quand même calé devant les « Bars à teints ». On en est resté là. En panne. Rien. T’as une idée, toi ? Non, et toi ?

 

 

Donc normalement, si rien ne se passe, si aucun brillant roitelet de la Mercatique, de la Sémantique et du Marketing  réunis ne trouve de nouvelle idée d’ici là, on est bon pour rester dans le n’importe-quoi jusqu’aux années 2080-2090… Là, on pourra voir à nouveau des « Bio 3000 », des « Bolide 3000 », des « Pressing 3000 », des « Coiff’ 3000 », ou des « Végan 3000 » fleurir nos chers coins de rue.

 

 

A moins que

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