La forme et le fond, ou, l’outil et le sens

Parlons d’outils. (Ca nous changera des élections..). Pas l’outil de l’ouvrier et de sa revendication syndicale ; pas celui de l’artisan et de sa glorification d’une nostalgie quelque peu amère ; celui de l’artiste, du rêveur, du visionnaire.

L’Art : Je ne parle pas ici de la musique, à laquelle hélas je n’ouï couic, pas du Théatre que je n’aborde qu’aux beaux jours du Festival d’Avignon. C’est bientôt...  Pas non plus de la littérature que je laisse à de plus compétents que moi, nombreux ici. Je ne parle que d’arts plastiques. Dans un précédent billet : Les Mots, l’Art, les Mots-art, et Mozart… je disais : l’art parle, (de quoi ?) oui Madame, oui Monsieur ; au lieu d’écrire…( comme les mots).  Sauf la musique et la danse (liées) qui « jouent », et à mon sens vont plutôt à la sensibilité, et non pas à l’intelligence. (Quoique… ?)

 Depuis que l’Art existe, un néanderthalien de mes amis me l’a confirmé, on en débat: Qu’est ce qui ce qui prime, la forme ou le fond ? On oublie l’outil. Or si la fonction créé la forme, l’outil aussi…

Le premier artiste soufflait l’ocre sur sa main appliquée sur la paroi de sa grotte. Pourquoi pas sur son pied ? .. Il l’avait plus souvent vu marqué au sol, bien sùr, un « marronnier » en quelque sorte. Et puis souffler sur son pied, pas facile, pour un hominidé déjà debout, surtout s’il est au mur; j’ai essayé... Ou bien, ce premier artiste, la paroi, il lui a mis dessus. Il n’empêche, on y a vu la glorification du premier outil : la main…. L’outil a créé la forme. Et le sens…

Puis, bâtons, plus ou moins taillés, brulés ; plumes, poils, brindilles, trempés dans les matériaux du lieu., et génie de l’observation,  ont permis les merveilles de l’art rupestre. On a parlé de culte des animaux, de cérémonie de chasse, de langage représentatif, etc.. . Mais on n’a plus trace ou presque, du « body painting », les maquillages, les tatouages quoi, de l’époque. On ne saura pas le fin mot de l’histoire mais déjà la composition esthétique, la forme, est là… Consciente ? Difficile d’imaginer le contraire… Mais pas de marché de l’art et de Christie’s des cavernes. Grace aux nouveaux outils, la forme permet le fond, qui touche au sacré.

 Plus tard, pinceaux brosses et toiles, panneaux de bois, murs de pierres, et enduits frais, broyages végétaux et minéraux ont permis toutes les représentations de l’imaginaire ou de la réalité. Avec les limites de l’époque. Les « croutes » ont disparu avec le recul de l’histoire... Ne nous restent que des chefs d’œuvres; ou presque...

Ce qui frappe de ces œuvres, depuis le Quatrocento, que ce soit dans la représentation d‘une « vierge à l’enfant », d’une « jeune fille », à la perle, ou pas, comme dans ces troublants tableaux de Balthus, c’est la rigueur de la composition.  Sans même parler de style, d’esthétique et de savoir faire artistique, on est interpellé, interrogé, par la force qui se dégage d’une composition réussie... La forme est au service du fond, qu’il soit religieux, bourgeois, ou de revendication politique, jusqu’à parfois vilement, pour de vulgaire commerce.

Chez les contemporains, c‘est encore plus criant. L‘art abstait, (ou non figuratif pour ceux qui préfèrent), ne tient que par la rigueur de la composition quand il n’y a aucune représentation à voir. La forme a pour rôle de générer le fond. 

Bon...  Tout ça c’est bien parce qu’on parlait peinture. C’est plat, ça prend pas de place, au mur, ou dans un carton à dessin. Un coup de plumeau de temps en temps et c’est bon.. En sculpture c’est assez différent, car plus la technique que l’outil (on peut ergoter, car les deux évidemment sont liés) induit largement le style, la forme…

 La taille (de la pierre ou du bois), et le modelage (de la terre) induisent forcément des formes assez pleines. Certains s’amusent à déjouer cela. On atteint parfois la virtuosité technique, sans fond, le formalisme.  Je passe rapidement sur les innombrables contraintes de ces techniques.. Le coup de ciseau de trop, la pierre qui se fend, le doigt qui prend un coup, la terre qui salit tout, la malfaçon qui éclate la pièce, voire le four, le bruit, la poussière, le poids, l'encombrement, les récriminations des voisins, de la famille….

 Pour le métal soit on imagine et construit sa pièce à partir de tôles et profils du commerce qu’on façonne; mais il faut beaucoup d’outillage, un savoir faire technique développé et un véritable atelier. Soit on pratique "l’assemblage» à partir d'objets préexistants dont on découpe certaines parties jugées intéressantes, qu’on assemble ensuite pour créer autre chose. (Rodin, quoique pratiquant la terre et le plâtre pour ses maquettes, en était un champion)

 Cette technique est la plus facile car elle demande peu d’outillage, un savoir faire technique réduit (soudure à l’arc), et on peut travailler dans un bout de jardin, une arrière-cuisine, aussi bien que dans un hangar à pont roulant suivant ce qu’on veut faire. A la portée de l’amateur...(éclairé)

 © Picasso © Picasso

 Certains assemblent des objets entier sans les modifier : le célèbre taureau de Picasso avec sa selle et son guidon... Mais n’est pas Picasso qui veut, et faute de génie, on obtient le plus souvent que des objets « décoratifs » plus ou moins réussis, où essentiellement on s’amuse à retrouver les objets de départ. La force signifiante de ces matériaux perturbe la lecture. La forme nuit au sens…

 On peut travailler avec des déchets plus ou moins broyés par les professionnels de la récupération, qui ont perdu toute signification d’origine. Mais, sauf outillage important, on ne peut que les couper (avec beaucoup de patience) et les assembler. Pas les déformer (ou très peu pour les plus légers, difficiles à trouver).  Et forcement, l’aspect s’en ressent. La technique induit le style.

 Avec ces matériaux épars et informes, il faut imaginer par leur assemblage, une composition porteuse de sens. On ne peut orienter, qu’en arrière plan. Il s’agit de composer avec: Ce bout de forme nouvelle, a t-il sa place ou pas, à quel endroit ? Comment modifie t-il l'équilibre en place? Comment en change t- il la signification. On est plus proche du modelage orienté, que de la taille, où seul l’artiste décide de sa forme. Le matériau impose son sens.

 

L'intermittent © Nico94 L'intermittent © Nico94

Une petite concession toutefois à l’air ambiant : La Constitution et les Elections sont évidemment nos outils. Mais pour quel fond ? Nos artistes pratiquent plus la taille (de costards, bien sùr..) en imposant leurs formes, que l’assemblage avec les matériaux que nous sommes pour construire un sens à notre avenir. 

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