Ruralité, Urbanité et Imbécilité, par Jean Bojko

Jean Bojko poète nivernais, initiateur du TéAtr'éPROUVèTe à Corbigny et créateur d'interventions artistiques en milieu rural, nous livre ses réflexions. Quand la poésie est axe de réflexion philosophique, ethnologique, économique ou simplement politique... "J'habite un jardin fait de mots et de silence, où le vent et la lumière se donnent rendez-vous pour s'embrasser secrètement."

 

Bruno Jonglant © Jean Bojko Bruno Jonglant © Jean Bojko
Ruralité, urbanité et imbécillité

 

Jean Bojko

Remarque N°1

Il a commis la faute de s’installer pour de bon dans la grande ville,  lui qui vivait tranquillement à la campagne.

Il est devenu, de fait, un parfait imbécile….

 

Remarque N°2

Il a commis la faute de rester dans son village lui qui aurait pu s’installer dans la grande ville.

Il est devenu de fait, un parfait imbécile….

 

Résumé :

 

Une géographie de l’imbécillité peut réunir la ville et la campagne. L’imbécillité est un mortier social efficace. Il suffit pour cela de partager les valeurs devenues quasi- universelles de la connerie ambiante faite de gavage en tous genres et de préjugés aussi faciles à avaler qu’un soda - sandwich entre deux trains qui filent à grande vitesse. L’imbécillité est comme une flaque s’étalant lentement nourrie par des courants majoritaires coulant tous vers elle. L’imbécillité a son vocabulaire, ses pseudo-experts, ses médias, ses messes évènementielles, ses artistes, ses produits en tous genres.  Le commerce et la publicité en sont le carburant essentiel. 

 

Définition : l’imbécillité  c’est une pensée qui voyage dans le train quotidien en ignorant le paysage et des raisons profondes du voyage. 

Pause poétique n°1

 

Cueille cueille le linge

Que le vent fou baldinge

La jolie plie altière

Du bonheur dans la panière

Du bon du chaud du lourd

Sensations de velours

Des caresses pour  l’hiver

Des baisers tête à l’envers

L’esprit fait d’adorables détours

Comme le vent qui court qui court

 

Voyons plutôt du côté du bonheur et de l’intelligence.

 

Remarque N°1bis

Il a eu l’idée géniale de rester dans son village lui qui aurait pu s’installer dans la grande ville.

 Il est de ce fait parfaitement heureux….

 

Remarque N°2bis

Il a eu l’idée géniale de quitter la grande ville pour s’installer à la campagne.

Le voilà de fait parfaitement heureux…

 

Remarque N°3

Il a fini par faire des allers-retours entre la grande ville et la campagne sans jamais être tout à fait heureux…

 

Remarque N°4

Il a donné toute sa vie professionnelle dans la grande ville sans jamais imaginer que le bonheur pouvait être ailleurs…

 

Remarque N°5 (à compléter par le lecteur)

 

Pause poétique n°2

 

Dans la laitue

Et dans le persil commun

Dans la roquette

La ciboulette

La rouge blette

Et le jasmin

La pomme de terre

A l’horizon du lin

Sous l’ombre

Pansue arrondie

De la tomate

Dorment mille et une

Grosses blondes paresseuses

Aux cucurbitacées enlacées

Aux melons corsets délacés

Et parmi elles

O secret tut

La reine des glaces

Qui ouvre son cœur

Au jardinier qui passe

La pomme à l’arrosoir

Pour lui mouiller

Le fou foutoir

Pour donner de la teneur à mon raisonnement,  j’aurais pu à partir de quelques chiffres vrais ou faux ( comme ceux de l’INSEE concernant le rapport en nombre d’habitants entre la ville et la campagne qui nous dit que 77,5 % des habitants, en France,  vivraient en ville alors que selon l’institut de statistiques de l’Union Européenne la population de la France n’est urbaine qu’à 41,7% [1]) … quelques chiffres cités ici ou là …et en fleurissant mon discours de quelques de termes de circonstances ou carrément dans le vent, en Anglo-américain bien entendu, pour donner de l’épaisseur ( toute relative) à mon propos comme  smartvillages, anglicisme calqué sur smartcities, nom qu’on donne au niveau international au métropole d’intérêt…. J’aurais pu , et pourquoi pas,  dresser une géographie du bonheur incluant nécessairement la campagne au nez et à la barbe des grands décideurs ( tous installés dans la grande ville) persuadés que le monde est pyramidal et qu’on est mieux en haut qu’en bas , à la pointe plutôt qu’à la base, en altitude plutôt qu’au ras des jardins…le monde du pouvoir .

 

Pause poétique n°3

J’habite un jardin fait

De mots et de silences

Où le vent et la lumière

Se donnent rendez-vous

Pour s’embrasser secrètement

Tout est possible et les analyses,  qui restent malgré tout des opinions, construites  sur des méthodes qui traduisent déjà des opinions, ne font que donner une idée plus ou moins floue de faits qui, comme une route dans la brume ne permettent pas d’y voir à plus de cent mètres… C’est la force de conviction qui fait d’une opinion  une (pseudo ?) réalité…en somme là aussi il est question de pouvoir…

Pour ce qui est des représentations c’est la ville qui donne le la…c’est la ville qui donne le ton…parce que tous Ceux et celles qui fournissent ces représentations ont été nourris au lait des métropoles, dans une France devenue à un moment de son histoire, jacobine… Et comme c’est l’allaitement qui  donne la forme à la bête…Les esprits moutonnent et suivent…et la densification va son chemin, sans vergogne,  avec tous les problèmes que posent les espaces restreints, les multitudes resserrées…

 

Pause poétique n°4

Visiblement le plouc

N'a rien de mieux à faire
Que de s'essayer sur une courge

A garder les pieds sur terre

Quand on connait la courge

Ses peines ses douleurs ses mystères
On a plus tôt envie de le voir

Le plouc,  disparaître

Du vent et de l'air

 

Mais c'est qu'il tient, le bougre
En otage dans une main

Une pommodore
Et dans l'autre main le bougre

Un oxymore

Qui tout plouc qu’il soit

En somme fait du poids.

Toute représentation est politique…

On monte à la ville et on descend à la campagne ou en province. Là-haut tout est plus beau, les hommes, les femmes, les logements, les théâtres, les regards, la réussite sociale, l’amour même, nous dit le sociologue Jean Viard… On baise mieux et plus en ville…Car là-haut, contrairement à là-bas, ( il s’agit bien de haut et de bas dans les représentations de la ville et de la campagne) tout est plus propre, plus net, plus aseptisé, plus organisé…moins bestial, plus pensé, plus intelligent. Aller à la ville c’est l’assurance de parcourir ce chemin qui mène de la bête à l’Homme…de l’ignare au Savant…La ville c’est le summum de l’éducation… la ville sait tout…la ville est Tout. La ville est lumière et la campagne est ténébreuse…la ville nous transcende, nous magnifie, alors que la campagne nous mortifie et nous colle aux pieds et à l’âme. La ville c’est la jouissance, le plein  …La campagne c’est l’ennui, la vacuité…

Ces représentations sont gravées dans les esprits…le pouvoir est en ville : la ville est capitale (tête) et méprise son corps rural. Et pourtant qu’est-ce qu’une tête sans le reste du corps ?

Comment en arrive-t-on là ?

Disons que la ville possède des miroirs de toutes sortes qui lui renvoient une image embellie d’elle-même alors que la campagne, qui en dispose tout autant sur  la grande balance du «  Il est où le bonheur ? Il est où ? »   ne les utilise pas vraiment. 

  

Pause poétique n°5

 Ce n’est pas une ville

Qui sur ce bord s’étend

C’est une rumeur un vide

Comme un bruit persistant

Où s’enfilent des autos

Où s’ignorent les passants

Où des pensées glissent

Sous les roues du temps

Où s’écrasent les désirs

Où règnent des marchands

Qui chaque jour découpent

Dans les heures les minutes

Les taxes du moment

Les impôts de l’instant

 

Ce n’est pas une ville

C’est un empilement

De façades livides

De murs de ciment

Derrière lesquels s’agitent

Sur le lisse des écrans

Des créatures de rêve

Des sportifs des bolides

Des vendeurs de plaisirs

Des coupeurs de têtes

Des purgeurs de cerveaux

Chargés de faire le net

De passer le rouleau

De tout mettre au cordeau

 La Ruralité, c’est comme la Gauche en politique. On peine à savoir où cela commence et où cela finit. En somme comment cela se définit. Car ici et là règnent des Gros et subissent des Petits. C’est comme en ville. La Ruralité n’est pas plus égalitaire et plus fraternelle…Elle n’est pas unitaire…Elle est aussi faite de contradictions et de luttes d’intérêts…Si bien qu’on peut être d’Extrême-Ruralité comme on peut être d’Extrême – Gauche , donc minoritaires (mais souvent avouons-le assez clairs, dans ce cas, avec ses convictions). Quant au Centre-Ruralité comme Ceux et Celles du Centre-Gauche , on peut se demander s’ils défendent vraiment le monde rural. Ceux –là sont dans le compromettant compromis qui consiste à prendre les Ruraux pour des demeurés qui n’ont pas su et ne savent toujours pas s’adapter aux valeurs et aux pratiques majoritaires et moutonnières qui ont cours dans le monde urbain…

Ils veulent nous faire courir, alors que la marche est et reste, pour nous, les Ruraux raisonnés et raisonnables, «  le prodrome de la pensée ».

 Ils veulent nous faire entrer  dans une compétition qui n’a pas de raison d’être quand , modestes, bien adaptés à notre environnement, la plus grande part de nos plaisirs et de nos désirs sont à portée de main , d’oreille et de regard…

Nous ne sommes pas pour autant dans un univers clos…Tout nous intéresse, nous sommes curieux de ce qui se passe, notamment dans les métropoles…Parfois même, il faut l’avouer cela nous amuse et nous en parlons en buvant un verre de Sancerre dans le jardin, sous la tonnelle. Nous ne sommes pas insensibles pourtant aux drames liés à l’Urbanité. Et nous disons que la Ruralité (comme espace de vie mais aussi de réflexion créative) pourrait être la solution à nombre de problèmes sociétaux.  

 

Pause poétique n°6 

L’oreille posée

Sur le ventre bleu du ciel

J’écoute respirer les étoiles 

Les espaces ruraux sont de véritables espaces … il y a de la place pour y semer des projets et des existences heureuses. Bien sûr considéré d’un point de vue urbain, ils peuvent paraître vides. Mais, nous les ruraux, nous savons que les campagnes sont pleines et que la moindre attention en quelque point que ce soit nous met en lien avec l’universel. Nombre d’entre nous, ont perdu cette relation privilégiée avec leur environnement et ce retrouvent de fait en situation de quémandage. Etre cultivé c’est d’abord avoir l’intelligence, la connaissance de ce qui se passe à ses pieds et autour de soi. Général au particulier ou particulier au général, le débat est un classique. Mais c’est à partir de soi que s’appréhende le monde même si il est bénéfique parfois de s’éloigner parfois de soi pour mieux savoir qui on est. Une culture qui n’a pas d’impact sur le proche et l’immédiat est une culture sinon morte du moins virtuelle.

Souvent les citadins, pour échapper à leurs conditions de vie prégnantes, viennent séjourner à la campagne. Les campagnes sont des  lieux de vacances et de bien-être. Des lieux où l’on peut être bien à condition de ne pas désirer à tout prix ce qui ne se trouve pas en ces lieux. Faisons le catalogue de ce qui s’y trouve avant de faire le catalogue de ce qui n’y est pas…Voilà qui réserve des surprises.

Pour les gens des villes la campagne est une inversion, un contraire. Nous la rêvons complémentaire, les pieds sur terre, la tête en l’air.  Et nous la savons nécessaire.

 

Pause poétique n°7

De part et d’autre de la route

Et par delà la ligne blanche

Des arbres rongés par le doute

Font l’amour du bout des branches

 

De part et d’autre des portables

Et par-delà tout ce qui se doit

Des amants des désirables

Font l’amour du bout des doigts

 Un autre monde n’est pas possible mais une autre façon d’y vivre est toujours possible. Nous ne sommes pas condamnés à l’urbanité galopante. Nous ne voulons pas opposer ville et campagne. Nous voulons simplement rappeler qu’un choix assumé et raisonné peut nous faire échapper à l’imbécillité.

Rencontre avec Jean Bojko à Nevers © Eric Lefbvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Lettre ouverte au ministre de l’aménagement du territoire de Gérard-François Dumont (géographe)

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