Une Usine, par Guillaume Le Blanc, Philosophe

Ceci n’est pas un commentaire. Encore moins une illustration. Les photos présentées n’en ont nul besoin. Aucune nécessité d’un hypothétique accès vers des silhouettes légèrement stabilisées, entre normalité et fragilité. Peut-être faudrait-il repartir des lieux, de leurs histoires. Une usine, ce ne sont pas seulement des murs, des machines, des postes de travail, des badgeuses, des bureaux, des contremaîtres, des odeurs, des emplois du temps, des cadences. Une usine, ce sont des vies, des visages, des voix, des vies accordées à d’autres vies qui travaillent, qui vivent dans le travail, qui vivent à côté du travail. Il faudrait faire une anthologie des vies ordinaires, laisser le stylo suivre les méandres d’une existence, la laisser parler et s’arrêter d’écrire.

Ceci n’est pas un commentaire. Encore moins une illustration. Les photos présentées n’en ont nul besoin. Aucune nécessité d’un hypothétique accès vers des silhouettes légèrement stabilisées, entre normalité et fragilité. Peut-être faudrait-il repartir des lieux, de leurs histoires. Une usine, ce ne sont pas seulement des murs, des machines, des postes de travail, des badgeuses, des bureaux, des contremaîtres, des odeurs, des emplois du temps, des cadences. Une usine, ce sont des vies, des visages, des voix, des vies accordées à d’autres vies qui travaillent, qui vivent dans le travail, qui vivent à côté du travail. Il faudrait faire une anthologie des vies ordinaires, laisser le stylo suivre les méandres d’une existence, la laisser parler et s’arrêter d’écrire.

Article et photographies publiés dans La Nouvelle Vie Ouvrière du 24 février 2012

Manifestation du personnel de la compagnie aérienne Air Lib pendant la mise en liquidation judiciaire. Paris le 11 02 03. © Olivier Perriraz Manifestation du personnel de la compagnie aérienne Air Lib pendant la mise en liquidation judiciaire. Paris le 11 02 03. © Olivier Perriraz

 

Michel Foucault écrivait : « peut-être sommes-nous trop habitués au commentaire pour comprendre ce que sont réellement des vies ». Il existe bien des manières de penser le travail, de lui donner une contenance, une forme de majesté ou de magnificence mais il existe une seule façon d’entrer dans le drame du chômage : il faut en ressentir l’énigme vécue, toutes les lignes de fuites pour d’autres mondes possibles qui s’en vont irrémédiablement mais aussi toutes les lignes de résistances qui surviennent de manière improbable, font œuvre malgré tout. Nous sommes comptables et des lignes de fuite supprimées et des lignes de résistance. Aussi s’agit-il bien de scruter les usines, tous les lieux où le boulot passe, goulot d’étranglement : décrire lentement les gestes de travail, s’intéresser à la disciplinarisation des corps produite par les cadences, les ordres, les obligations, les hiérarchies, mais aussi faire remonter des nappes enfouies du silence l’indiscipline créatrice des vies qui inventent des figures à soi dans le monde des autres, font œuvre avec des gestes assemblés entre eux.

Perdre un emploi, c’est perdre un monde. Un patrimoine de gestes, de couleurs et de sons s’efface, sans écriture aucune pour le retenir, et bientôt n’existera plus que comme un spectre qui hante les nuits mais qui ne peut plus être compris, même plus ressenti. Le travail est toujours plus que le travail. C’est qu’on ne travaille jamais pour soi simplement ou pour les siens. Car travailler comme aimer est une entreprise plus vaste que soi. On entre dans une aventure humaine qui se matérialise dans le tracé d’une usine, d’un lieu et que beaucoup d’existences inconnues du travailleur ont fréquentée avant lui, créant une histoire, histoire des luttes mais aussi des solidarités entre ouvriers, des joies et des peines également.

Un travail est un espace-temps qui fait monde, une promesse tout autant qu’un patrimoine qu’un collectif défend pour maintenir. Ce collectif est constitué de l’ensemble des vies au travail dans un lieu. Il y va d’une aventure qui noue des vies entre elles et les rend solidaires. Aussi la perte de l’emploi est-elle plus qu’un drame économique, une perte de monde, un effacement du monde, une sortie hors du commun. Perdre son emploi, c’est risquer de devenir une vie perdue, qui ne parvient plus à œuvrer, qui est reléguée dans l’invisibilité, dont plus personne ne se soucie. Pourtant le chômeur ne reste pas emprisonné dans l’image du chômage, il agit mais son action est trop souvent considérée sous le seul jour négatif : une réponse de désarroi à un problème urgent.

Il faut cesser de considérer l’absence de travail comme une pathologie, une maladie mais il ne faut pas pour autant lâcher tout ce qui fait la valeur du travail, la force du lien, la possibilité d’entrer dans une action plus vaste que soi où d’autres vies sont en jeu. La perte d’un travail précipite dans l’exclusion. A terme, une vie risque de ne plus être retenue, de s’effacer, d’être précipitée hors de la cité. Il existe des degrés de l’exclusion : il ne s’agit jamais d’être totalement dedans ou totalement dehors, ce sont des crescendo et des decrescendo. Car l’exclusion désigne, ainsi que l’écrit Etienne Balibar, « des pratiques par lesquelles certaines catégories sociales ou certains types de communauté sont représentés comme étrangers aux normes universelles, aux règles de la communauté ».

La criminalisation du pauvre ou son éloignement hors de nos murs est sous-tendu par un impératif anthropologique de mise à distance du pauvre. Il en va de même pour le chômeur. Sur lui porte un soupçon qu’il est un mauvais travailleur, quelqu’un qui ne veut pas réellement travailler et qui est donc différent. Mais cette construction de la différence est une manière de gommer la précarisation du salariat, sa jetabilité engendrée par les dividendes du capitalisme. Les vies dites superflues deviennent des vies illégitimes. Il importe alors qu’une distance soit établie entre eux et nous. Au cas où l’exclu serait porteur d’une souillure qui contaminerait les vies incluses. En sa racine étymologique, exclure signifie séparer, ne pas laisser entrer, ne pas admettre. Il y a exclusion quand un droit de passage est refusé à quelqu’un. Une vie exclue est ainsi une vie qui tend à être hors-murs parce qu’elle est considérée comme nuisible, inutile ou dangereuse. L’exclu est alors seulement celui qui n’a pas accès ou plus accès à une qualité sociale fondamentale (logement, travail, papier, etc.) mais il est également exclu par des formes de jugements anthropologiques par lesquelles des vies, de précaires ou d’exclues, deviennent des vies inutiles, des vies de « paria ».

Qui ne voit cependant qu’exclure l’exclu c’est renoncer toujours davantage à l’idée d’un monde commun ? Ces exclusions sont économiques et anthropologiques. L’individu qui perd son travail est acculé à une destinée tragique : sa vie est transformée en destin négatif par la perte qui s’acharne contre lui. « La Loi capitalistique (…) se donne des allures de destin » écrivait Guattari. L’incurie économique s’accomplit en relégation anthropologique d’une vie qui ne concerne plus les inclus qui, se sentant dedans, construisent tous les murs possibles et imaginables à l’égard de ceux qui sont désignés comme dehors. Pourtant, et ce n’est pas un commentaire, les photos des travailleurs parlent d’autre chose, elles parlent de la dignité des vies précaires et aussi de l’inquiétante étrangeté du réel.

 

Guillaume le Blanc est philosophe et professeur à l'Université Montaigne de Bordeaux. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, comme "que faire de notre vulnérabilité" publié chez Bayardl'invisibilité sociale" aux presses universitaires de France (PUF) ou encore "Vies ordinaires, Vies précaires" aux Editions du Seuil, dans la collection "La couleur des idées"

L'ensemble des photographies de ce travail est consultable sur  http://www.olivier-perriraz.com/p/hommage-aux-regard-perdus.html

 

Près de Vienne (38), dans une usine Calor du goupe SEB, ces salariées écoutent les délégués leur exposer la situation de l'entre © Olivier Perriraz Près de Vienne (38), dans une usine Calor du goupe SEB, ces salariées écoutent les délégués leur exposer la situation de l'entre © Olivier Perriraz

 

Après l'annonce faite par le groupe Unilever le 23 septembre 2010 de la fermeture de l'usine Fralib de Gemenos (13), les salariés ont défendu un plan alternatif avec la CGT. Le 2 septembre 2011, ils ont décidé l'occupation de leur usine pour éviter le déménagement de l'outil de travail. A l'image Olivier Leberquier délégué syndical CGT est au téléphone. A chaque appel, il craint encore une convocation devant un juge. Il est déterminé et volontaire, mais un bref instant, son regard à laisser écha © Olivier Perriraz Après l'annonce faite par le groupe Unilever le 23 septembre 2010 de la fermeture de l'usine Fralib de Gemenos (13), les salariés ont défendu un plan alternatif avec la CGT. Le 2 septembre 2011, ils ont décidé l'occupation de leur usine pour éviter le déménagement de l'outil de travail. A l'image Olivier Leberquier délégué syndical CGT est au téléphone. A chaque appel, il craint encore une convocation devant un juge. Il est déterminé et volontaire, mais un bref instant, son regard à laisser écha © Olivier Perriraz

 

Ils ont gagné. Au bout de 18 mois d'occupation, les salariés des chantiers navals de Marseille (entreprise UNM) ont enfin obtenu qu'un repreneur accepte d'investir dans l'entreprise. Quasiment avec tout le personnel. Ce jour de juillet 2010 il faisait très chaud. La fête organisée par la CGT clôturait le conflit avec un sentiment de victoire immense. Pendant les prise de parole, ne voulant rien montrer, il s'est accroupit. L'émotion était là, palpable tout en retenue. Mais son regard, mélangé d' © Olivier Perriraz Ils ont gagné. Au bout de 18 mois d'occupation, les salariés des chantiers navals de Marseille (entreprise UNM) ont enfin obtenu qu'un repreneur accepte d'investir dans l'entreprise. Quasiment avec tout le personnel. Ce jour de juillet 2010 il faisait très chaud. La fête organisée par la CGT clôturait le conflit avec un sentiment de victoire immense. Pendant les prise de parole, ne voulant rien montrer, il s'est accroupit. L'émotion était là, palpable tout en retenue. Mais son regard, mélangé d' © Olivier Perriraz

 

Salarié sans emploi après la fermeture de l'usine Cellatex à Givet (09) © Olivier Perriraz Salarié sans emploi après la fermeture de l'usine Cellatex à Givet (09) © Olivier Perriraz

 

 

À Valenciennes (59), à la fin des années 1990. Ces salariés sont en colère. Alors qu’ils défendaient les emplois, dans cette région sinistrée, au cours d’une manifestation, un de leur camarade de la CGT a été renversé et tué par un chauffard en 4X4. La colère, plus que la douleur et la tristesse, se lit sur ces visages, dans ces regrds perdus lors de l’hommage qu’ils rendent à leur ami et à sa famille. © Olivier Perriraz À Valenciennes (59), à la fin des années 1990. Ces salariés sont en colère. Alors qu’ils défendaient les emplois, dans cette région sinistrée, au cours d’une manifestation, un de leur camarade de la CGT a été renversé et tué par un chauffard en 4X4. La colère, plus que la douleur et la tristesse, se lit sur ces visages, dans ces regrds perdus lors de l’hommage qu’ils rendent à leur ami et à sa famille. © Olivier Perriraz

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