Un moment politique contre le motus vivendi

Ou comment ne pas se faire confisquer la pensée, la parole et le silence ?Contribution au débat en cours sur l'éthique du débat (cf les deux articles précédents de l'édition) Motus vivendi[1] : le mutisme des citoyensUn signe majeur de l’absence de démocratie, la marque évidente d’un régime oppressif, c’est l’imposition du mutisme au plus grand nombre. La parole est confisquée par des professionnels qui en ont l’apanage de par leur statut social et leur formation. Ils font métier de penser à la place des autres, de dévaloriser les savoirs et la créativité du monde commun.

Ou comment ne pas se faire confisquer la pensée, la parole et le silence ?

Contribution au débat en cours sur l'éthique du débat (cf les deux articles précédents de l'édition)

 

Motus vivendi[1] : le mutisme des citoyens

Un signe majeur de l’absence de démocratie, la marque évidente d’un régime oppressif, c’est l’imposition du mutisme au plus grand nombre. La parole est confisquée par des professionnels qui en ont l’apanage de par leur statut social et leur formation. Ils font métier de penser à la place des autres, de dévaloriser les savoirs et la créativité du monde commun.

Je ne vais pas insister sur les mille formes que prend cette tyrannie ni décrire comment les institutions se chargent de remettre les gens à leur place assignée : humiliation, conditionnement, mystification,... Personne n’aura à chercher loin pour trouver trace des langues coupées ou pour identifier ceux qui sont seuls autorisés à avoir un avis sur tout. Les dominants ne perdent jamais de vue un enjeu majeur pour eux: persuader les gens à dominer qu’ils ne peuvent rien, qu’on n’attend rien d’eux que la résignation, ou l’adhésion, et qu’ils n’ont surtout pas à explorer le monde par leurs propres moyens.

C’est pourquoi le commentaire de Merienne, du 12/04/2015, au billet de Pascal Maillard, aborde un point très sensible, à propos du dispositif de débat dans l’édition de CAMédia, en soulignant le risque d’intimidation :

« Cette initiative me paraît excellente, les intentions sont fort louables, les premiers sujets proposés sont tout à fait pertinents, mais la procédure me laisse dubitatif, elle me semble très élitiste et fera fuir les auteurs potentiels (parmi lesquels je me compte) qui n'oseront pas soumettre une prose maladroite ou une pensée paresseuse à l'examen d'un comité de lecture. L'auto-modération que ne manqueront pas de s'imposer les intervenants pour être publiés sera peut-être un frein à une vraie pluralité des idées. A terme, le risque serait de ne plus compter dans cette édition que les pros de la communication bien léchée et la vingtaine de brillants cadors de Médiapart. Pour ma part, j'attendrai de voir à quel niveau tout cela va se situer. Bonne chance. »

Refuser la logique inégalitaire

C’est à nous tous de veiller à sortir de la logique inégalitaire qui veut qu’une minorité éclairée guide une masse ignorante.

Il ne s’agit nullement de considérer que tout se vaut. Dans tous les domaines, la qualité, la validité de la pensée et de la pratique nécessitent un apprentissage, une élaboration, une assimilation. L’élite bureaucratique se reconnaît à son inculture, à son emploi de jargons, à son ignorance délibérée des conséquences de ses préconisations sur la vie réelle, à sa servilité vis-à-vis des puissants. Elle ne se confond pas avec l’élite des penseurs, des savants, des gens de métier qui s’imposent une démarche rigoureuse, qui mettent leurs connaissances, leur réflexion et leur expérience au service de tous.

Pour traiter un problème, pour avancer sur un chantier, on a intérêt à écouter la personne expérimentée plutôt que celle qui n’y connaît rien ou qui tâtonne dans les débuts. Mais cela ne confère nullement à la personne expérimentée le statut d’oracle dans tous les domaines. Cela n’enlève nullement à l’ignorant du moment le droit d’être reconnu comme compétent dans d’autres circonstances. Ni celui de douter, de contester, d’indiquer des failles ou des pistes jusque-là inaperçues. Reconnaître les inégalités de savoirs et de compétences dans une situation donnée n’autorise aucune généralisation.

L’imposture, c’est quand on construit une hiérarchie sociale sur la confiscation du pouvoir de penser, qui appartient à tous. Certains moyens ont été longuement éprouvés.

- Organiser la compétition plutôt que la coopération : découper les domaines selon des institutions et des disciplines étanches, hiérarchiser les savoirs et les métiers, rétribuer inégalitairement...

- Relier l’ensemble des activités à une machine bureaucratique qui assure la pérennité du pouvoir.

- Réserver à une élite de pouvoir le contrôle des décisions et de la mise en œuvre, sous le sceau du secret.

- Exclure l’ensemble des citoyens de l’espace politique et les renvoyer à la sphère privée.

Le droit et le devoir de penser par soi-même

L’histoire et l’actualité nous donnent d’innombrables raisons de ne pas céder notre droit de penser. Les citoyens ne peuvent en aucune manière s’en remettre aux « experts », qui n’ont de comptes à rendre qu’à leurs maîtres.

L’élite de pouvoir est spécialement formatée (sur le même gabarit international) pour servir n’importe quel maître. Dans le film Mémoires tsiganes, l’autre génocide, l’historienne Henriette Asséo, montre la continuité de la machine bureaucratique : 80% des actes génocidaires sont assumés par des gens déjà en place avant la guerre et qui continueront leurs carrières après. Universitaires, juristes, administrateurs se sont donné la main. Les anthropologues et généticiens - dans cette pépinière de prix Nobel qu’était l’Institut Kaiser-Wilhem, pourvoyeurs de théories de l’hygiène raciale - ont été avides des prélèvements atroces effectués par Mengele sur les prisonniers des camps.

Ce ne sont pas les experts ni les corps constitués qui ont brillé par leur capacité de résistance au moment où la France de Vichy s’aplatissait devant les nazis. Seuls des individus capables d’autonomie et de réflexion personnelle, quel que soit leur statut social et leur degré d’instruction, ont pris leurs responsabilités et ont créé les solidarités collectives nécessaires.

Notre-Dame des Landes, le barrage de Sivens, l’industrie nucléaire, l’industrie pharmaceutique et le monde médical... autant d’occasions de vérifier que les conflits d’intérêts gouvernent les décisions beaucoup plus que la mesure de la réalité et des conséquences.

Les citoyens doivent donc exercer le droit inaliénable de penser et de parler, qui appartient à tous et à n’importe qui. Lors des conflits, ils apprennent collectivement à connaître les dossiers, à décrypter les enjeux, à comprendre les aspects techniques, à connaître les protagonistes, à évaluer les impacts sur la vie de tous et de chacun. Cet apprentissage nécessite les apports d’experts dans les domaines en cause, lanceurs d’alerte, professionnels en désaccord avec les orientations de la machine bureaucratique, savants engagés dans les causes communes, juristes. Apports confrontés à l’expérience de l’ensemble des participants, apports questionnés, discutés, intégrés dans la construction commune du rapport à la réalité et à l’imaginaire.

Un moment politique d’émancipation

Proposer des débats dans le cadre de cette édition, c’est ouvrir un espace où déployer ce que Jacques Rancière  appelle un moment politique.

« La politique existe seulement par l’action de sujets collectifs qui modifient concrètement les situations en y affirmant leur capacité et en construisant le monde de cette capacité. (…)

Si l’action politique d’un collectif défait un monopole de la parole légitime, ce n’est certainement pas pour en reconstituer un autre à son profit. C’est au contraire pour ouvrir un espace d’investigation où il est permis à n’importe qui de parler, à la condition d’exposer sa parole à la vérification et de mettre à l’épreuve sa capacité de faire résonner la puissance d’une action et d’élargir l’espace de cette résonance.

On nomme habituellement cet espace opinion, et l’opinion passe depuis Platon pour le contraire de la pensée, l’activité cérébrale qui est à la portée des gens du commun. Mais l’opinion est bien plutôt l’espace même où se déterminent ensemble les possibilités de la pensée et le mode de communauté qu’elle définit. Elle n’est pas l’espace homogène de la moindre pensée mais celui de la querelle sur ce qui est pensable d’une circonstance et sur les conséquences que cette pensée entraîne. »[2]

Paradoxalement, le déploiement de la querelle, l’expression du conflit, nécessitent la bienveillance – ou au moins la tolérance -  entre interlocuteurs. Il faut que chacun puisse se risquer en confiance dans un espace de liberté sous la sauvegarde de tous.

C’est là un autre versant du problème soulevé par Merienne. Qui va oser prendre la parole et dans quel cadre du dispositif ?

CAMédia organise un débat en forme de table ronde. Certains interviennent à la tribune, les auteurs qui proposent des  articles. D’autres interviennent depuis la salle, dans le fil des commentaires. Il est clair que les positions ne sont pas identiques. Chacun est libre de décider s’il pense avoir quelque chose à dire sur le sujet ou s’il préfère observer et se taire. Rédiger un article suppose d’assumer la discussion avec l’ensemble des commentateurs. Rédiger un commentaire  permet un engagement plus spontané et épisodique, des apartés et des ajustements entre particuliers tout comme l’ouverture de nouvelles perspectives d’ensemble. L’initiative de proposer un article ou de rédiger un commentaire appartient à chacun.

Ce n’est pas seulement le statut surplombant des experts dont il faut se garder. Tout aussi capables de couper la parole sont ceux qui pratiquent la moquerie, l’attaque personnelle, le chahut organisé. Les recommandations faites aux auteurs et commentateurs visent à permettre la confiance indispensable. Le comité de lecture, loin de censurer, veille à ce que chaque auteur puisse prendre la parole dans de bonnes conditions, notamment en lui garantissant une place dans un calendrier, donc du temps pour se faire entendre et discuter.

Le climat de confiance, nous en sommes tous responsables.

Un travail créatif, œuvre commune.

Il s’agit de coopérer pour renouveler l’approche des questions en cours, grâce à un échange de points de vue depuis des observatoires distincts, depuis des points de vue décalés, depuis des expériences hétérogènes. Le doute, l’incertitude font partie intégrante du processus. Il s’agit de sortir des idées déjà là pour les examiner, quitte à les confirmer si elles résistent à l’épreuve. L’humour veille à déconcerter les certitudes, à déceler les connivences (pas à détruire l’interlocuteur). Les convaincus acceptent  de devoir justifier ce qu’ils énoncent.

Pourquoi insister sur ces évidences ? C’est que l’expérience m’a appris que l’on est vite traité en ennemi dès que l’on soulève des lièvres.

Or le but ici n’est pas de se mettre d’accord, il est d’élargir la conscience des alternatives.

L’hétérogénéité est une ressource, non un obstacle, comme en témoigne l’expérience de l’école mutuelle[3], entre 1815 et 1830. De nombreux enfants des rues y ont appris à lire, écrire, compter en se fiant à eux-mêmes et les uns aux autres. Beaucoup d’organisateurs du mouvement ouvrier en sont issus. L’hétérogénéité des savoirs y était indispensable : chacun pouvait donner et recevoir. Ceux qui pensaient avoir compris, confrontés à ceux qui ne comprenaient pas, devaient se mettre à penser à nouveau à ce qu’ils savaient. Cette prise en compte des difficultés de l’apprentissage suscitait l’imagination et la réflexion de tous. Dans sa préface, Isabelle Stengers précise : La réussite de l’école mutuelle serait alors bel et bien double, comme les motifs qui ont déterminé sa suppression. Elle tiendrait à l’apprentissage efficace des savoirs, mais aussi à un apprentissage qui, n’en transmettant pas le respect, transmet bien plutôt la confiance en soi et dans les autres, la capacité de poser des questions, de dire qu’on n’a pas compris et surtout de revendiquer le droit de comprendre. On pourrait dire que ce double apprentissage, antiméritocratique, ne désigne pas seulement une démocratisation des savoirs, mais la démocratie elle-même, en tant que pratique de l’insoumission face à ceux qui prétendent penser au nom des autres, sans les autres, pour le plus grand bien des autres.

Nous ne sommes pas à l’école, mais nous avons à apprendre ensemble.  Hervé Hamon, encore lycéen, confronté au respect paralysant pour les grands auteurs inculqué par le système scolaire, demanda comment on devient écrivain à Louis Guilloux qui lui répondit : « Il ne faut pas se dégonfler ».

Chantal Evano

 

 

 

 

 


[1] Expression empruntée à W.G. SEBALD pour désigner le grand silence des Allemands sur la destruction de leurs villes par les bombardements pendant la seconde guerre mondiale. De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Actes Sud, 2004

[2] Jacques RANCIERE, Moments politiques, La Fabrique éditions, 2009

[3] Expérience relatée et analysée par Anne QUERRIEN dans L’école mutuelle – une pédagogie trop efficace Préface d’Isabelle STENGERS,  Les Empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, 2005.

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