Feux et lieux de la démocratie

Cet article est une contribution au débat « Réinventer la démocratie ». La démocratie a-t-elle lieu ? Où le peuple détient-il le pouvoir ?

Le peuple, dans une démocratie, est une notion politique : l’ensemble de tous les citoyens, égaux en droit, qui assument la responsabilité politique du monde commun. La séparation des trois sphères est constitutive de la démocratie, selon la conception de Cornélius Castoriadis à laquelle je me réfère ici.

- Dans la sphère publique, l’assemblée du peuple - l’ekklèsia des anciens Athéniens -  délibère et décide de ce qui vaut pour tous et s’applique obligatoirement à tous.

- Le gouvernement du peuple ne s’exerce pas dans l’agora, sphère publique-privée, lieu public des rencontres privées, du marchandage, où négocient et s’affrontent les groupes d’intérêts particuliers, les communautés de toutes sortes, toutes les instances dont les intérêts ne se confondent pas avec l’intérêt général.

- Le gouvernement du peuple ne s’exerce pas non plus dans l’oikos, la maison, dans la sphère privée, la vie personnelle et intime.

Des pseudo-démocraties, il y en a, à foison, attifées d’adjectifs – ce qui est un bon indicateur d’imposture : démocratie participative, démocratie avancée, démocratie bourgeoise, démocratie libérale... Le comble du cynisme est l’appellation démocratie populaire qui, sous le pléonasme, désigne l’écrasement totalitaire. Le plus souvent, il s’agit de systèmes oligarchiques qui concèdent aux citoyens des bouts de pouvoir sur des bouts de vie commune, soit par un système représentatif, soit par l’expression directe, mais pas sur les grandes orientations politiques, économiques et sociales.

En France, inutile de rappeler que le peuple n’a pas son mot à dire sur la paix et la guerre, ni sur le démantèlement du droit du travail ; si on lui demande son avis sur les traités européens, élaborés loin de son contrôle, ses « représentants » le jettent au panier quand il a mal répondu. Inutile de rappeler ce que subit la Grèce, berceau de la démocratie et laboratoire de sa destruction.  

Le peuple inutile

La société des deux-dixièmes[1]

Les puissants aiment contempler le monde depuis les hauteurs. Il y a vingt ans, fin septembre 1995, à l’hôtel Fairmont de San Francisco, Mikhaïl Gorbatchev réunit l’élite de l’ultralibéralisme, cinq cents dirigeants venus du monde entier. D’anciens chefs d’Etat ou de gouvernement comme George Bush, George Schultz, Margaret Thatcher, y rencontrent le gratin des affaires mondiales, dirigeants des grandes firmes multinationales, agents de la haute finance, universitaires, détenteurs de médias...

Pendant trois jours, ils réfléchissent à une civilisation inédite, la société des deux-dixièmes, qu’ils sont en train d’imposer au monde. Ils ont tendu les pièges de la mondialisation, source d’immenses profits, permettant de concentrer les richesses dans les mains d’un tout petit nombre de privilégiés au prix de la destruction de la biosphère et des vies humaines. Tous mènent la guerre totale contre les systèmes de protection sociale, les conquêtes démocratiques du mouvement ouvrier, les régulations de l’Etat social.

Lors de la table ronde sur « la technologie et le travail dans l’économie globale », John Gage, cadre dirigeant de Sun Microsystems, qui développe le langage de programmation Java, se félicite de la prospérité de son entreprise et dit l’essentiel en quelques mots : emploi et licenciement du personnel au jour le jour par ordinateur, recrutement international des bons cerveaux sans souci des règles du monde du travail imposées par les gouvernements. Comment cela se passe-t-il ?

« Nous allons tout simplement chercher les plus intelligents. Depuis nos débuts, il y a treize ans, notre efficacité nous a permis de faire passer notre chiffre d’affaires de zéro à plus de six milliards de dollars.

- De combien d’employés as-tu vraiment besoin, John ?

- Six, peut-être huit. Sans eux nous serions fichus. » Une infime minorité indispensable sur les seize mille employés, considérés comme « des réserves de rationalisation ».

Toute l’assemblée considère comme évident que le XXIe siècle sera celui des légions de chômeurs : deux-dixièmes de la population active suffiront pour l’économie mondiale et accèderont (au jour le jour) aux revenus et à la consommation.

Et les huit-dixièmes restants ? Ceux qui seront mangés, d’après la règle énoncée par le même John Cage « to have lunch or be lunch » (manger ou être mangé) ? Comment les faire tenir tranquilles ? Zbigniew Brzezinski  propose la solution dans un mot-valise, le tittytainment : tits (mot d’argot américain désignant les seins) + entertainment (divertissement). La tétée et les amusettes. Distribuer nourriture et argent au compte-goutte, organiser des spectacles et des loteries, tenir médias et publicité. Pour adoucir le sentiment d’humiliation des inutiles, leur suggérer le bénévolat dans des associations utiles...

L’assemblée est tout acquise aux ressources du « monstre doux » dont Raffaele Simone a décrit les mécanismes : « Ce régime s'appuie sur une droite anonyme et diffuse associée au grand capital national et international, plus proche des milieux financiers qu'industriels, puissante dans les médias, intéressée à l'expansion de la consommation et du divertissement qui lui semblent la véritable mission de la modernité, décidée à réduire le contrôle de l'Etat et les services publics, rétive à la lenteur de la prise de décision démocratique, méprisant la vie intellectuelle et la recherche, développant une idéologie de la réussite individuelle, cherchant à museler son opposition, violente à l'égard des minorités, populiste au sens où elle contourne la démocratie au nom de ce que "veut le peuple". » [2]

De telles assemblées résilient ouvertement le pacte politique qui organise une redistribution des richesses pour limiter l’inégalité sociale. Quel rapport avec la question démocratique ? C’est qu’elles ont le pouvoir politique de décider pour tout le monde, d’ignorer les lois, les nations, les gouvernements ou de les mettre au pas. Les peuples sont-ils le moins du monde consultés ? Pas une seconde. Les discussions ont-elles lieu sur la place publique ? Il suffit de voir les périmètres de sécurité, la clôture des lieux, le secret des délibérations pour connaître la réponse. Ces « élites » réduisent au statut d’inutiles non seulement les chômeurs, mais les peuples tout entiers dans un processus de privatisation généralisée.

Dictatures, théocraties, régimes totalitaires

Sous ces régimes politiques, le peuple n’existe pas. Il n’y a pas de citoyens, seulement des sujets plus ou moins bien traités mais interdits d’initiative politique.  L’ekklèsia n’existe pas. Le pouvoir sur l’ensemble de la société est réservé à un despote, une aristocratie ou une oligarchie. La loi émane de sources transcendantes, hors d’atteinte : Dieu, les Ancêtres, la Raison du plus fort ou Ma Pomme.

Les plus totalitaires fusionnent toutes les sphères et fourrent le nez du gouvernement jusque dans les lits, les rires et les vêtements. Le XXe siècle nous a abondamment fournis en régimes staliniens, maoïstes, nazis, fascistes avec toutes leurs déclinaisons locales. Il n’a pas manqué d’expérimenter la variante théocratique en Iran et dans les pays du Golfe.

Le XXIe siècle teste la vitalité de ces options. L’extrême-droite relève le menton. Les islamistes proclament ouvertement leur haine de la démocratie. Ayman Al-Zawahiri, un des chefs d’Al-Qaida, considère celle-ci comme la plus obscène des idolâtries : « Il s’agit d’une nouvelle religion qui repose sur la déification du peuple »[3].

Du haut des Fairmont, Davos, et autres Kremlins, on veille inlassablement à arracher les mauvaises herbes de l’autonomie démocratique. Les moyens sont multiples : surveiller les peuples, persuader les citoyens de leur impuissance, abrutir les populations et les inciter au repli sur la vie privée, interdire l’accès aux ressources, détruire les habitations, les métiers, les solidarités sociales, polluer l’air, l’eau, les sols, chasser les gens des places et des rues, les enfermer dans des ghettos, des camps, des réserves, les assigner à des appartenances, les terroriser, allier le sabre et le goupillon, les tenir sans trêve par l'endettement (public, privé). Quand les séductions du « monstre doux » et le tittytainment ne suffisent pas à rendormir les peuples imprévisibles, on leur réserve la guerre, la terreur, les dictatures.

La démocratie obstinée

Nous avons vu que beaucoup est fait pour dissuader les citoyens de se manifester. Pourtant, les huit-dixièmes d’inutiles, quand ils n’ont pas sombré dans l’hébétude ou l’embrigadement violent, inventent de multiples formes de démocratie autodidacte.

Une démarche de « science participative » coordonnée par le Muséum national d’histoire nous offre une belle analogie. Il s’agit de Comprendre le fonctionnement de la biodiversité en milieu urbain : comment les escargots, pâquerettes et potentilles rampantes, tous ces inutiles, s’incrustent-ils en milieu bétonné ?   « Il s'agit de "comprendre le fonctionnement de la biodiversité en milieu urbain" où elle est malmenée car "les populations de plantes sont plutôt petites et déconnectées des unes et des autres", explique Nathalie Machon, professeur au Muséum et coordinatrice de l'observatoire. D'où l'importance de comprendre le rôle des "micro-espaces interstitiels" que sont les trottoirs, les pieds d'arbres ou encore les fissures des murs, où les plantes sauvages arrivent à se faire une place et qui sont autant de relais pour assurer la continuité entre les populations. »[4]

Comment résiste la vie démocratique en milieu oligarchique ou totalitaire ? Quels « micro-espaces interstitiels », quels refuges, quelles ruses, quels combats et quels relais pour en « assurer la continuité »? Et pour virer les tyrans ?

Après l’écrasement de la Commune de Paris, Londres et Genève furent des refuges où l’expérience des survivants a dialogué avec celle de leurs défenseurs. « Le brassage de ces groupes et de ces individus appartient à la praxis politique de la Commune : leurs voix et leur inventivité – qui sont désormais essentielles pour tant de militants et de théoriciens de l’environnement contemporains – tissent la toile relationnelle de l’événement. »[5]. Kristin Ross souligne l’importance de cette pensée qui irrigue maintenant, avec bien d’autres sources –  à la manière des ruisseaux chers à Elisée Reclus – des résistances obstinées et inventives.

Peut-être ce souffle anime-t-il les luttes pour préserver la beauté du monde, les biens communs et le commun. Peut-être traverse-t-il les mouvements d’occupation des places et des rues, les soulèvements indignés, les printemps arabes, les luttes féministes, les ZAD, les résistances des paysans sans terre, les lycées autogérés. Peut-être vivifie-t-il les alternatives culturelles, sociales, économiques fondées sur la coopération et la dynamique de la relation.

Les peuples ont montré et montrent d’immenses capacités d’auto-organisation à condition de ne pas aliéner leur souveraineté à un Parti ou à un César. Il n’y a pas de modèles tout faits, pas de raccourcis. La démocratie s’invente en acte, à travers des myriades d’expériences passées et présentes. Les connaître, les analyser, les diffuser, y participer, voilà la tâche des citoyens qui savent avec Thucydide que « se reposer ou être libre, il faut choisir. »

 


[1] Les informations concernant la réunion à l’hôtel Fairbank sont prises dans le livre de Hans-Peter  Martin et Harald  Schumann, Le piège de la mondialisation, traduit de l'allemand par Gérard Mannoni,  éditions Actes sud, 1997.

[2] Raffaele Simone Le Monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite, éditions Gallimard, 2010.

Interview dans Le Monde du 14 octobre 2010 « Pourquoi l’Europe s’enracine-t-elle à droite ? » http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/10/14/pourquoi-l-europe-s-enracine-a-droite_1409667_823448.html

[3] Cité dans l’article d’Alain Frachon, « 13 novembre : pourquoi Paris ? » Le Monde, 20 novembre 2015

[4] http://www.20minutes.fr/planete/714835-20110428-planete-science-participative-si-comptait-trefles-paquerettes-poussent-trottoirs

[5] Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La Fabrique éditions, 2015, p.113

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