Médiapart, journal d'opinion?

"Il est nécessaire que s'expriment plusieurs opinions et plusieurs orientations dans la ligne éditoriale..."

Emmanuel Grivet a signalé à CAMédia sa décision de se désabonner de Médiapart après s'être interrogé sur les raisons qui ont amené le journal à, d'après lui, contrevenir à ce pluralisme lors de la campagne des élections présidentielles. Chantal Evano a engagé la discussion avec lui . Après cette réponse, il a apporté des éclaircissements. C'est cet échange en trois temps que nous proposons à votre réflexion : I – Le billet d'Emmanuel Grivet ; II – Le commentaire de Chantal Evano ; III – Les précisions d'Emmanuel Grivet. Et nous vous invitons à prolonger la discussion.

I - Le billet d'Emmanuel Grivet : Pourquoi Médiapart a fondamentalement besoin de notre système oligarchique vicié.

L'évidence cachée ou le pourquoi d'un désabonnement. La spécificité de Médiapart, ce qui le rend pertinent, reconnu et indispensable est l'intransigeance dans la critique du système oligarchique, la mise à jour de ses dérives et des dérives du pouvoir. Mais que se passe-t-il alors pour le journal si ce système venait à disparaître ?

(La suite à lire ici : https://blogs.mediapart.fr/emmanuel-grivet/blog/170517/pourquoi-mediapart-fondamentalement-besoin-de-notre-systeme-oligarchique-vicie)

II – Le commentaire de Chantal Evano

"Il est nécessaire que s'expriment plusieurs opinions et plusieurs orientations dans la ligne éditoriale..." vous êtes-vous dit. C'est en effet quand Médiapart devient le journal d'une seule opinion qu'il manque à sa promesse d'investigation, d'information et de débat. L'idéal affirmé du journal est de présenter des faits vérifiés et de favoriser la richesse de la réflexion, ce qui suppose donner place à la pluralité des points de vue. Le journal s'éloigne clairement de cet objectif sur certains sujets : par exemple, lorsqu'il soutient exclusivement la conception dite "ouverte" de la laïcité, ou lorsqu'il relaie la propagande de ceux qui dénoncent "l'islamophobie" sans donner la parole à ceux qui se battent contre la tyrannie islamiste. Personnellement, c'est pour son traitement de tels sujets que j'ai envisagé de me désabonner.

Si je persiste à lire et à soutenir le journal, ce n'est pas pour ses choix idéologiques – je ne tiens pas à ce qu'on me dise que penser. C'est pour la qualité de l'information et de l'investigation sur la plupart des sujets. C'est aussi pour l'espace qu'il ouvre à la discussion, en dépit de ses choix idéologiques. Bien entendu, la rédaction contrôle de près cet espace, par le jeu de la mise en valeur et de la mise aux oubliettes. Pourtant, les abonnés peuvent nouer des compagnonnages, soulever des lièvres, faire connaître la richesse des alternatives avec leurs propres voix et ainsi donner forme à un espace commun hétérogène, pour l'élaboration politique et culturelle. Ce n'est pas rien, l'existence d'un lieu où exercer "la pratique du débat en tant que moyen de parvenir à un usage collectif et égalitaire de la raison", pratique indispensable pour faire émerger "une société politique digne de ce nom, une société composée d'individus égaux, respectueux les uns des autres et exerçant souverainement la liberté de parole" selon les formules d'Akira Mizubayashi dans son superbe Petit éloge de l'errance.

Et si le débat n'est pas toujours à la hauteur de telles ambitions, ce n'est pas seulement le fait de la rédaction du journal. C'est aussi que beaucoup de lecteurs préfèrent s'en prendre tout à trac de manière affective, voire outrageante, à ceux qui ne pensent pas comme eux. Le conformisme majoritaire se nourrit de l'ignorance de la culture délibérative.

Permettez-moi de vous indiquer en quoi je ne suis pas convaincue par votre raisonnement sur la nature profonde de Médiapart à partir du traitement que le journal a réservé à la France Insoumise. Je résume ce raisonnement, en espérant ne pas le fausser. J'y perçois un couple de syllogismes, l'un pour l'énoncé de la thèse (1-2-3), l'autre pour celui de la preuve (A-B-C) :

La thèse : 1 – Médiapart a pour spécificité la critique intransigeante du système oligarchique. 2 – Or, Médiapart a besoin pour exister du système oligarchique. 3 – Donc il ne le combat qu'en apparence et en est un allié objectif.

La preuve : A – La seule alternative réelle au système oligarchique est proposée par la France Insoumise. B – Or, Médiapart maltraite la France Insoumise. C – C'est la preuve que Médiapart est un allié du système oligarchique, et que la France insoumise doit le combattre.

Le premier syllogisme pourrait être transposé à n'importe quelle structure ou individu combattants : du moment que Karl Marx / Noam Chomski / Les Insoumis / Simone Weil, combattent le système capitaliste / impérialiste/ oligarchique/ patriarcal, ils perdraient leur raison d'être/ leur gagne-pain / leurs sièges / leur audience, si le système disparaissait. Tous traitres, au fond.

Dans le deuxième syllogisme, la prémisse majeure est invalidée par la confrontation au réel. La France Insoumise n'offre pas, dans les faits, la seule alternative au système oligarchique, même si elle réclame cette exclusivité.

Jacques Rancière, dans En quel temps vivons-nous? rappelle que "le plus grand malheur d'une pensée, c'est quand rien ne lui résiste", et il pose autrement les questions de l'émancipation.

"L'invention hic et nunc de formes du commun en écart par rapport aux formes dominantes reste aujourd'hui le coeur des pratiques et des idées d'émancipation. Et l'émancipation, hier comme aujourd'hui, est une manière de vivre dans le monde de l'ennemi dans la position ambiguë de celui qui combat l'ordre dominant mais est aussi capable d'y construire des lieux à part où il échappe à sa loi."

La culture du consensus crée les déserts de la pensée soumise y compris au sein d'associations qui se réclament de l'émancipation. C'est pourquoi il est vital de susciter, confronter, relier entre elles les oasis où s'élaborent les écarts, plutôt que les clore en forteresses ennemies. Pour l'heure, je considère Médiapart comme un de ces lieux à part – dans la mesure où sa rédaction et ses lecteurs refusent d'en faire un journal d'opinion.

III- Les précisions d'Emmanuel Grivet

Je souscris pleinement à vos réflexions sur l'espace particulier du journal, sur les possibilités qu'il offre, le champ ouvert de discussion qu'il permet... comme à la nécessité de relier entre elles les oasis ou s'élaborent les écarts et la confrontation au "divers" et au "tout autre" mis en évidence par Jacques Rancière, Pierre Rabhi ou François Jullien (dans L'écart et l'entre par exemple). Certes. Mais ce rapport ambigu se détermine à l'aune du regard de chacun sur le niveau de cohérence (d'incohérence plutôt) qu'il juge possible ou souhaitable à ses yeux. Celui de Gandhi est tout aussi légitime que celui de M. Hulot aujourd'hui ou de M. Kouchner il y a quelques années. Le résultat et l'impact n'en sont pour autant pas les mêmes. Et dans le dernier cas, le dévoiement massif de la parole politique et le rejet qui s'ensuit de la pratique politique ne sont sans doute pas indépendants de ce type de posture. Comme Libération avant lui, comme Télérama plus tard, le risque d'endormissement du lectorat et de contre-productivité à l'émancipation souhaitée n'est pas négligeable. Aujourd'hui dans le contexte particulier de sa naissance, par son positionnement et dans un espace public ou la parole n'a plus de valeur, où les convictions ne sont plus que des éléments d'image jetables à la première occasion, le niveau de Médiapart n'est plus suffisant à mes yeux et je préfère chercher ailleurs et de façon plus cohérente ce qu'il m'apportait jusqu'à récemment.

Mais pour nourrir le débat, je me permets de corriger quelques élément de ma pensée qui, soit n'étaient pas clairs dans mon texte, soit se trouvent déformés, parfois assez largement, dans votre réponse : la présentation qui est faite à la fois de ma "thèse" et de la "preuve" que j'y apporterais me semblent plus nuancés que votre résumé ne les décrit.

 D'une part si vous avez bien lu, je ne doute pas que Médiapart poursuivra son combat contre le système oligarchique et ses dérives. Il le combat véritablement (et continuera à le faire). Il intègre juste à son développement le risque que la disparition ou un aménagement radical de celui-ci ferait peser sur le journal. Au mépris, à l'occasion, de son positionnement et de ses convictions affichées. Il ne s'agit donc pas d'un syllogisme, mais d'une hypothèse... que je serai très heureux de voir réfutée. Mais pour l'instant je n'ai rien vu de convainquant dans ce sens *.

D'autre part votre remarque sur la nécessaire implication dans le système capitaliste / financiarisé / impérialiste / oligarchique / patriarcal / néo-libéral que suppose le combat contre ledit système est elle aussi un peu caricaturale : la question est pour moi bien plus de cohérence que de situation. On peut très bien gagner son pain, avoir de la visibilité et faire circuler des idées hétérodoxes. Le tout est de savoir à quel prix. Celui qu'accepte Médiapart à l'occasion de cette présidentielle en complet décalage avec son positionnement assumé bafoue cette cohérence. Et donc sa crédibilité à mes yeux. Rédhibitoire pour un média qui se targue de la radicalité "(d')une autre façon de faire de l'information" et de se tenir "loin des petits arrangements et des compromissions".

Par ailleurs je ne crois pas que mon texte induise, en tout cas ce n'est pas mon opinion, que France Insoumise serait le seul lieu de l'alternative à l'oligarchie. J'ai, je crois, nettement circonscrit ma réflexion au cadre de la dernière présidentielle, et dans l'offre électorale proposée à cette occasion il est difficile de mon point de vue de nier deux éléments :

1- que France insoumise était la seule offre et le seul programme qui, tout en ayant une chance de peser dans le combat politique de cette élection, plaçait une remise en question d'un certain nombre d'ancrage de l'oligarchie française au centre de sa réflexion et de son orientation, et offrait donc la possibilité d'un vrai débat citoyen qu'aurait nécessairement permis la présence de Mr Mélenchon au second tour. Et indépendemment du résultat final, on aura quelque mal à argumenter que cela aurait été moins intéressant que les appels unanimes et "les pudeurs de gazelles" pour faire barrage à... ce que tout le monde savait impossible.

2- que objectivement le positionnement de Médiapart en critiques répétées et abondantes des dérives patentes de l'exercice du pouvoir en France depuis 10 ans, des collusions entre politiques, grands industriels et propriétaires des médias en France (l'oligarchie), se trouve être fort proche de certaines propositions que déclinait le programme de la France Insoumise, et en rejoint pleinement l'esprit.

Or donc, au vu de ces deux éléments, comment expliquez-vous le traitement de la FI lors de la présidentielle ? Personnellement, en dehors de cette hypothèse, je ne vois pas. Mais je suis preneur...

Je trouve enfin vos formulations de ma supposée "preuve" pour le moins faussées, pour reprendre votre mot, et ne reconnais ma pensée ni dans "Médiapart maltraite le France Insoumise" à mon sens une généralisation d'une critique circonscrite à la présidentielle (voir plus haut), ni le terme "d'allié" du système qui est pour le moins une extension de ma pensée (se nourrir du système n'est pas en faire un allié), ni dans l'injonction que "France Insoumise doit combattre Médiapart" alors que mon texte n'engage que moi (je ne me reconnais pas dans toutes les orientations de France Insoumise, n'en suis pas membre et ne peux parler en son nom) et que le terme de "combattre Médiapart" n'est envisagé dans mon texte que comme une éventualité qui pourrait être nécessaire (si la dérive pointée se poursuivait) de la part d'un mouvement bien plus large dépassant évidemment les contours des mouvements ou partis politiques.

Souhaitant que ces précisions permettent une lecture de mon texte au-delà des fermetures d'une pensée "close en forteresse". Le débat d'idées pour être fécond demande de préciser, affiner, contextualiser et relativiser... et se satisfait mal de raccourcis par trop lapidaires. Exigence et engagement que la reflexion réclame et que j'essaie de maintenir dans ces échanges.

* Et la pantalonnade de "débat" avec les lecteurs un jeudi matin (?!) pour valider que "si, si Médiapart a tout fait comme il faut", "non, non, nous avons fait notre travail équitablement"... sans apporter l'ombre d'un argument me porte furieusement à penser que l'hypothèse n'est pas si saugrenue que ça.

 

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