La responsabilité des manipulations du langage

Une des réponses à la question « Comment en est-on arrivé à l'impasse politique actuelle en France ? » serait peut-être à trouver dans les manipulations du discours politique par les experts de la com' avec leurs éléments de langage fabriqué : la nécessité s'impose de déconstruire ce langage mystificateur.

Une des réponses à la question « Comment en est-on arrivé à l'impasse politique actuelle en France ? » serait peut-être à trouver dans les manipulations du discours politique par les experts de la com' avec leurs éléments de langage fabriqué : la nécessité s'impose de déconstruire ce langage mystificateur.

« Mais regardez donc les faits, ils sont têtus. Inutile de rêver. Vous ne ferez pas disparaître la mondialisation d’un claquement de doigts. Il faut rassurer les investisseurs. Vous ne pouvez pas contrôler les marchés. Impossible de taxer plus les riches, ce n’est déjà pas supportable ; ils partiraient à l’étranger et vous feriez quoi ? La dette, il faut bien la rembourser : on ne peut pas continuer de vivre au-dessus de ses moyens. Et si l’on veut retrouver la croissance, il faut bien abaisser le coût du travail. »

Le discours omniprésent de la « réalité » économique suscite peur, impuissance, culpabilité, mais n’encourage pas la pensée, ni l’esprit critique : il tétanise et conduit beaucoup de citoyens indifférents à accepter le système tel quel, et s’ils en ont les moyens, à profiter des bienfaits illusoires de la consommation (« On a bien le droit de se faire plaisir ! »). Ce ne sont pas les intellectuels dits « pas drôles » qui pourront mobiliser les citoyens-consommateurs, ni les écologistes ou décroissants qui « voudraient nous ramener à l’âge de pierre ».

J’ai tendance à mettre une partie de la désaffection à l’égard de la politique sur le compte des diverses stratégies de com’ qui affaiblissent la confiance en la parole publique : toutes les techniques de manipulation du langage par le monde économique dans sa tentative d’imposer la logique néo-libérale, tout le discours publicitaire qui valorise les biens matériels et incite à la consommation (superflue), mais aussi l’enfumage par les conseillers en communication des politiques. Il se diffuse une véritable intoxication par l’argent censé être le seul critère d’identité pour les individus, une colonisation des esprits par la « nécessité » de posséder tel objet de marque, ainsi que par l’irrésistible fatalité d’une économie mondiale à laquelle il n’y aurait pas d’alternative (« TINA »). Le citoyen-consommateur est nourri par des « éléments de langage » préfabriqués : perverti, le langage n’est plus fiable. Dans ce contexte, le citoyen perd confiance en un monde politique qui, bien conseillé par des spécialistes de la com’, peut tromper par un discours carrément mensonger, « les yeux dans les yeux ». Face à cela, les médias grand public ne se préoccupent en général guère d’expliquer les mots et les discours, de proposer une analyse critique, tant ils sont sous la coupe des propriétaires, actionnaires et annonceurs qui ont tout intérêt à fournir une présentation biaisée, conforme à leurs intérêts.

Que faire ?

Aider tout d’abord à déconstruire ce langage mystificateur et à affronter la technicité des textes juridiques ou économiques ; analyser les discours mensongers, démonter les manipulations du langage. En effet, si le citoyen ne comprend pas ce qui se dit, ce qui est en décalage par rapport à la réalité qu’il vit, il ne parvient pas à suivre et se désintéresse de la politique. Il faut expliquer les détournements de sens, par exemple, que « la laïcité positive » n’est pas la laïcité ; que « l’optimisation fiscale » veut souvent dire fraude légale et recours à des enfers fiscaux ; qu’un « plan social » est un euphémisme pour désigner des licenciements ; qu’une parole « décomplexée » ou « sans tabou » libère des réactions conservatrices, voire des pulsions archaïques…

 Il convient d’alerter tous ceux que l’on peut toucher, ceux particulièrement que leur mal-être a rendus susceptibles d’être réceptifs : un travail en quelque sorte pédagogique doit développer une pensée critique, attentive aux mots, à leur contexte, à leur histoire, à leur évolution : la compréhension des changements de la société ou de ses « crises » écologique, sociale et financière nécessite de s’approprier certains termes, véritables  outils indispensables de réflexion.

Pour cela, il faut retrouver l’art de la conversation, les occasions de dialogue, multiplier les débats publics, en s’efforçant d’inclure le maximum de personnes possible, en faisant un effort d’explication et en respectant les règles de l’éthique du débat. C’est un travail d’associations, de MJC… C’est aussi ce que vont tenter de faire en 2014 les États Généraux du Pouvoir Citoyen en organisant des forums de discussion : l’un des effets escomptés sera de relier les multiples réseaux associatifs entre eux, mais on peut aussi attendre de ces réunions une certaine prise de conscience qui régénérera la pensée politique.

C’est également l’affaire des intellectuels de forger des mots justes : pensons à la fortune de l’injonction dynamisante « Indignez-vous ! ». À eux aussi d’injecter dans le débat public, par le biais d’essais ou d’articles de journaux, une dose de pensée utopique qui donne envie, qui fasse rêver, qui propose un projet commun — à l’encontre des esprits chagrins pour qui il n’y a pas d’alternative : l’utopie sociale doit redresser la tête et faire des propositions. Il faut faire entendre un discours positif, tel celui des Convivialistes (Manifeste des convivialistes, Le bord de l’eau, 2013), ou Le socialisme gourmand (La Découverte, 2012) de Paul Ariès. De même, Stéphane Hessel et Edgar Morin ont proposé Le chemin de l’espérance (Fayard, 2011). Il s’agit de distiller de l’espérance, tout en diffusant les analyses précises et argumentées que les sciences sociales fournissent sur les évolutions de la société.

Cette attitude devrait être conjuguée avec un effort pour insuffler l’idée que l’on n’est pas irrémédiablement enfermé dans la pensée « TINA », que le citoyen peut faire quelque chose, sans attendre, collectivement, comme le montre Bénédicte Manier qui a recensé de par le monde Un million de révolutions tranquilles : travail, argent, habitat, santé, environnement…comment les citoyens changent le monde. (LLL, 2012). Dans tout cela, il convient de miser sur ce qui motive le monde associatif — l’humain, la sympathie, la compassion, le travail collectif, autrement dit, ce qui fait défaut dans l’idéologie de la croissance, de la compétitivité, de l’excellence individuelle, dans le monde froid du calcul économique à court terme. À la longue, cela ne manquera pas de modifier le climat morose, de redonner de l’allant à une société qui oscille entre atonie et extrémisme désordonné.

Les rencontres de CAMédia ne peuvent traiter de toutes les questions évoquées dans l’avant-projet : une approche par le biais du langage[1] et des stratégies de communications[2] devrait apporter aux participants un éclairage utile.

Michel Granger

 


[1] Ces remarques rejoignent la préoccupation exprimée par Marielle Billy dans son billet d’analyser le langage politique et de veiller à préserver la dimension symbolique où se fait l’échange.

[2]  On pourrait songer à inviter un spécialiste de la publicité ou de la communication (Christian Salmon ?).

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.