Les Mémoires tsiganes sonnent le tocsin

« Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n'ouvre pas ses portes et fenêtres, s'il ne construit pas la paix - une paix véritable - de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d'expliquer pourquoi j'ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.» (Ceija Stojka)

« Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n'ouvre pas ses portes et fenêtres, s'il ne construit pas la paix - une paix véritable - de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d'expliquer pourquoi j'ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.» (Ceija Stojka)

Mardi 11 février 2014, à 19h30, une soixantaine de personnes se sont retrouvées au 3 C – Café Culturel Citoyen – à Aix-en-Provence, autour du film « Mémoires tsiganes, l’autre Génocide ». La soirée-débat était organisée par CAMédia, avec le concours de plusieurs autres associations : le Café repaire du Pays d’Aix, la Ligue des Droits de l'Homme d’Aix-en-Provence, le Collectif Roms de Gardanne, Attac Pays d'Aix.

Après le film,  Marc Durand, de la Ligue des droits de l’homme, et Didier Bonnel, du collectif Roms de Gardanne, ont parlé de la situation des Roms dans la région et des actions que leurs associations mènent à Aix et à Gardanne pour les défendre. Les personnes présentes ont partagé leurs émotions, leurs récits, leurs réflexions, face à l’urgence et à l’inacceptable. Elles ont pu comprendre combien sont précieuses et rares les oasis où les pourchassés peuvent reprendre pied. Ainsi, la ville de Gardanne a accueilli, sur le carreau du puits Z, désaffecté depuis l’arrêt de l’activité minière, douze familles Roms expulsées de Marseille.  Pour ce faire, il a été établi des règles, fixé un nombre maximum d’habitants, ouvert des possibilités de travail, organisé la scolarisation des enfants, d’un commun accord, pour que ces familles trouvent des conditions de vie décentes et soient acceptées par l’ensemble de la population.

Mais le cri d’alarme de Ceija Stojka, peintre et poète, nous dit que cette petite fenêtre est ouverte dans un monde où la chasse aux Roms est toujours en acte. Il nous rappelle à nos devoirs, à nous dresser à leurs côtés. Car ces gens pris pour cibles, chassés de leurs abris, leurs maigres biens détruits, sans cesse harcelés, menacés d’être séparés de leurs enfants, humiliés, agressés... tout rappelle l’insupportable que montre le film, tout rappelle que l’horreur et la haine se renouvellent, selon des mécanismes rodés et reconnaissables, qu’il y a urgence à s’interposer.

Il faut lire l’hommage qui lui est rendu dans « Dépêches Tsiganes » à elle qui, dans le film, déroule sur le sol de sa maison, un merveilleux champ de fleurs peint avec des restes de couleurs : « Jusqu'au jour de sa mort, à 79 ans, Ceija Stojka a eu peur que l'Europe n'oublie son passé et qu'un jour prochain, les fours crématoires d'Auschwitz puissent y reprendre leur activité dans une indifférence à peu près générale. C'était la peur d'une citoyenne informée, qui suivait attentivement l'évolution des lois et des discours anti-tsiganes à travers notre vieux continent. Elle savait parfaitement qu'en République Tchèque, en Hongrie, en Roumanie, des manifestations étaient organisées pour appeler à «l'élimination du problème tsigane».

Ceija Stojka savait aussi qu'en France, des maires et des préfets de plus en plus nombreux, soutenus par une succession de ministres et deux présidents de la République, pouvaient envoyer leurs forces de police fracasser les portes des baraquements où des Roms exilés venaient de trouver un refuge.

C'est pour cela qu'elle continuait à peindre, à l'encre noire, des femmes hurlant tandis que des hommes en armes les tiraient par les cheveux, pendant qu'une foule haineuse mettait le feu à leurs maisons de planches et de cartons. »

Le documentaire raconte la persécution des Tsiganes par les nazis et leurs alliés dans l’ensemble de l’Europe pendant la deuxième guerre mondiale. Il associe le témoignage de survivants, répartis dans divers pays, les images d’archives et le commentaire limpide de l’historienne Henriette Asséo.

Le texte de présentation du DVD attire l’attention sur deux aspects essentiels du film:

  •  « Il jette un regard neuf sur la genèse des politiques nationales d’exclusion de l’entre-deux-guerres, sur le rôle déterminant de la "science raciale" et sur la politique génocidaire nazie. » Il montre dans toute leur arrogance les organisateurs de l’extermination systématique - tirés à quatre épingle, si contents d’eux-mêmes, replets, péremptoires : la machine bureaucratique entièrement et sans états d’âme au service du génocide ;  la continuité administrative (80% des actes génocidaires sont faits par des gens déjà en place avant la guerre et qui continueront leurs carrières après) ; la complicité de l’université, des experts scientifiques et des juristes ; les anthropologues et généticiens avides des prélèvements abominables de Mengele sur les prisonniers des camps ; les masses fanatiques dans leurs rituels hideux.

Les tsiganes ont été les premiers sur lesquels on a mis au point le fichage policier moderne.

Ils ont aussi servi, avec d’autres malheureux, de sujets d’étude aux savants de l’Institut Kaiser-Wilhelm d’anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme, pépinière de prix Nobel et pourvoyeurs de théories de l’hygiène raciale.

  •   « Il détruit l’idée raciste d’un "peuple nomade sans patrie" en montrant à la fois la diversité des enracinements sociaux et nationaux et les singularités des mondes romani. » Les tsiganes sont les témoins d’une diversité ethnographique européenne que l’on peut découvrir en lisant le livre d’Henriette Asséo « Les Tsiganes – Une destinée européenne » (Découverte-Gallimard, septembre 1994). Pendant tout le film, la merveilleuse éloquence de la musique, de la danse, des gestes et des visages révèlent la vitalité poétique indomptée.

Nous ne pouvons plus les oublier, Ceija Stojka, Hugo Adolf Höllenreiner, Antoine Lagrené, Jan Ištvan, André Pierdon, Bairam Ibragimova, Fata Dedić, Willi Horwarth, Milka Goman, Bernard Ageneau. Ils nous parlent, nous regardent, nous touchent, intensément justes, lumineux, rieurs et tragiques, surmontant la haine, gardiens sans repos des morts et des vivants, de la multiplicité des cultures.

A la fin de la soirée, Jean a lu quelques passages du magnifique appel lancé par Patrick Chamoiseau dans son blog, « Pour le droit à l’errance ».

« En ces temps écologiques, la culture nomade n’est rien d’autre qu’une richesse. Elle suggère que la terre n’appartient à personne. Elle exprime que la terre est en partage pour tous, et que l’on devrait s’y déplacer librement, sans contraintes. Les cultures nomades sont mieux adaptées à ces « identités ouvertes » qui sont une des soifs du monde contemporain. Elles ont déjà cette avance qui autorise à prendre en compte non pas une Nation, un territoire et des frontières, mais un ensemble-monde à partager et sauvegarder ensemble, dans le respect et dans la dignité de tous.(...)

Avec une prise en compte décente des cultures nomades, l’Europe montrerait qu’elle n’est pas simplement une Europe de puissance, de sociétés de marchés, de banquiers impudents et de financiers arrogants, mais un espace d’humanité en devenir qui imagine sans prééminence ni orgueil un autre monde possible ! (...)

Ainsi, chaque fois qu’un possible humain se voit avili d’une manière quelconque, ce sont tous les possibles humains qui s’en trouvent menacés. Les ombres sont aveugles : elles portent une atteinte sans partage à  tous les horizons. Elles bondissent sans limites chaque fois qu’une lumière s’est affaiblie, ou s’est éteinte, c'est-à-dire qu’une vigilance -  la tienne, la mienne, la nôtre - s’est mise à vaciller. Et si nos convictions sont faibles, que notre indignation perd de ses innocences et de sa folle jeunesse, alors toute les lumières chancellent : ce sont alors les ombres qui se renforcent et nous fixent sans trembler. »

Vous pouvez voir ici le générique de Mémoires tsiganes, l’autre génocide

Auteurs : Henriette Asséo, Idit Bloch & Juliette Jourdan
Réalisateurs : Juliette Jourdan et Idit Bloch
Kuiv Productions, 2011, 70 min.

 

 

 

 

 

 

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