Pascal Maillard
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Billet de blog 18 avr. 2015

Le débat, l’éthique, la démocratie

Mettre en débat le débat, c’est interroger l’une des conditions essentielles de la  démocratie. Le point de vue est ici celui de l’éthique. Une éthique participative, si elle peut exister, implique une pensée du sujet et du social. Voici 21 propositions pour lancer le premier débat de la nouvelle Édition participative de CAMédia. Elles sont formulées non comme des vérités, mais comme des points de vue. A débattre, critiquer, reformuler, étendre ou invalider.

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Mettre en débat le débat, c’est interroger l’une des conditions essentielles de la  démocratie. Le point de vue est ici celui de l’éthique. Une éthique participative, si elle peut exister, implique une pensée du sujet et du social. Voici 21 propositions pour lancer le premier débat de la nouvelle Édition participative de CAMédia. Elles sont formulées non comme des vérités, mais comme des points de vue. A débattre, critiquer, reformuler, étendre ou invalider.

Ce que le débat n’est pas 

1. Le débat gagne à ne pas être confondu avec les autres formes de l’échange social ou de la communication. Le débat n’est pas le dialogue (limité à deux personnes), ni la conversation (elle n’est pas réglée, du moins dans sa forme contemporaine). Il n’est pas davantage la discussion, qui peut aller « à sauts et à gambades ». Enfin il n’est pas la polémique dont le but est d’avoir raison alors que le débat met la raison au service d’une invention collective de la pensée. Le débat entretient peut-être plus de rapports avec la délibération ou la controverse.

2. Un débat n’est pas un combat, ni un rapport de force où celui qui maîtrise l’art du langage ou de l’argumentation terrasse ses adversaires. Il est encore moins la coalition d’un groupe contre un ou plusieurs individus. On ne gagne pas un débat. Le signe de sa réussite est le changement qu’il a produit dans notre pensée et notre façon de concevoir un problème. Le débat est un travail de la pensée. Et penser peut faire mal, en deux sens : c’est un effort personnel, c’est possiblement une remise en cause de nos certitudes ou convictions, de nos opinions ou de notre savoir.

3. Un débat n’est pas un espace d’exposition du Moi. Il ne faut pas confondre l’expression narcissique et le plaisir intellectuel que l’on peut trouver à la confrontation des idées. L’enjeu d’un débat n’est pas une personne, ni un intérêt particulier et encore moins l’intérêt d’un groupe.

4. La forme médiatique et spectaculaire du débat, en particulier politique, correspond en grande partie à ce qu’un débat ne devrait pas être : la polémique, le rapport de force et la mise en scène de la personne. Un théâtre du Moi où l’image compte plus que les idées.

5. L’empêchement ou le dévoiement de la forme du débat dans les forums et les médias participatifs peuvent procéder d’un effet social ou d’un mime inconscient du débat politique spectacularisé.

Les obstacles à un débat participatif et citoyen dans un média numérique

6. Le nombre de débattants : potentiellement très élevé, il augmente les risques de digression, de perte de l’objet du débat, de « trollisme » et de conflit de personnes.

7. La diversité et l’hétérogénéité des débattants : alors que dans un débat « académique » ou politique les débattants sont le plus souvent choisis pour être des spécialistes de la question débattue, dans un débat citoyen et participatif, l’avis ordinaire côtoie celui qui est plus éclairé. La juxtaposition et la confrontation d’opinions peuvent prendre le pas sur l’échange d’arguments.

8. L’ivresse et les leurres du virtuel : l’absence de toute présence physique des débattants libère le sujet du discours des contraintes de son corps et de sa voix : désinhibition du Moi, jeu sur l’identité autorisé par les pseudonymes, création de personnages, surinvestissement compensatoire, dépendance.

9. Le débat infini : alors que la forme traditionnelle d’un débat en présentiel  implique une durée limitée, le débat numérique se développe dans un espace-temps indéfini. Synthèses, bilans (fussent-ils provisoires) et décisions d’action deviennent très hypothétiques, sinon impossibles.

10. Le médium du débat ainsi que la manière de débattre conditionnent la construction de l’objet du débat. Réciproquement cet objet (ou thème) du débat peut influer sur ses formes. Plus l’objet d’un débat met en jeu la croyance et l’idéologie (sujet dit « polémique »), plus il exige des formes circonscrites. Plus un débat est politiquement et socialement « sensible », plus il met en difficulté l’éthique du débat.

L’éthique comme mode de dépassement des obstacles 

11. La politique sans l’éthique, c’est une cité sans l’humain, une société sans sujet, une vie sans valeur. L’éthique est critique de la politique. Elle commence avec le primat de l'intérêt général sur l’intérêt particulier. Dans l’Ethique à Nicomaque Aristote pose  qu'il y a identité entre le bien de l’individu et celui de la cité, mais que cette identité n’empêche pas et même exige que l’on appréhende et sauvegarde avant tout le bien de la cité : « Car le bien est assurément aimable pour un individu isolé, mais il est plus beau et plus divin appliqué à une nation ou à des cités ».

12.L'éthique n'est pas seulement une déontologie et des règles relatives à la morale, comme le respect de l'autre ou du bien commun, la proscription de la stigmatisation, de l'insulte ou de l'injure. Elle consiste à être un sujet pour un autre sujet.  Henri Meschonnic, un poéticien, définissait l’éthique « comme la recherche d’un sujet qui s’efforce de se constituer comme sujet par son activité, mais une activité telle qu’est sujet celui par qui un autre est sujet ».

13. Le sujet est un singulier-pluriel dans la mesure où il porte en lui du social. Il montre avec force que l’identité n’est plus à opposer à une altérité, mais que l’identité n’advient que par l’altérité.

14. L’autre avec qui l’on débat n’est pas un objet extérieur au débat. Il est un sujet pris avec nous dans du collectif. Nous baignons ensemble dans un milieu commun qui fait la condition humaine, notre spécificité anthropologique : le langage.

15. Le langage est un bien commun, pas seulement un véhicule de la communication. Il revient à chaque sujet d’en prendre soin. Dans l’espace participatif le sujet n’advient que par et dans le langage. Et l’objectivité ne s’y construit que par des points de vue subjectifs. Les points de vue sont des points de vie.

16. L’expérience et la vie ordinaire ont toute leur place dans un débat participatif et citoyen. L’éthique du débat suppose de ne pas opposer la vie et l’idée, le concret et l’abstrait, la pratique et la théorie. Un sujet se construit par ses expériences de vie comme par ses expériences de pensée. Le débat est une expérience de vie et de pensée. 

17. L’écoute de l’autre, l’attention à ce qu’il écrit et à l’implicite qui sous-tend son discours, constituent des éléments essentiels d’une éthique en acte (par exemple et concrètement : ne pas commenter sans avoir lu attentivement l’article, le billet ou le commentaire). Ceci vaut pour les abonnés de Mediapart comme pour les journalistes. La réussite d’un débat dépend autant de la qualité d’écoute des débattants que de la valeur des discours qu’ils produisent. Le discours est lui-même une écoute. Plus il est écoute, plus le sujet qui s’y exprime existe pour un autre sujet.

Débat et démocratie

18. La démocratie prend sa forme élémentaire dans le débat, la délibération publique, l’assemblée de citoyens dont le modèle est l’ecclésia athénienne. Le débat est de tous temps l’enjeu éthique et politique de la démocratie.

19. L’égalité des sujets débattants est un enjeu du débat citoyen et participatif. Elle n’est pas donnée, mais à conquérir dans chaque débat, à l’image de la démocratie. Cette égalité passe par le refus de l’opposition entre l’expert et le profane, l’ « intellectuel » et le citoyen ordinaire, sans pour autant tomber dans l’anti-intellectualisme (un débat a aussi besoin de se nourrir de savoir et d’expertise). Tout individu est profane, y compris l’homme politique, y compris l'expert qui est profane en dehors de son domaine. Il n’existe pas des spécialistes de tout. Par contre chaque citoyen est spécialiste de la vie. Et c’est aussi à ce titre que sa parole a une valeur.

20. La redéfinition de la valeur est la question que le débat pose à la démocratie.Chacune et chacun est détenteur/détentrice d’un savoir et d’expériences partageables. La question d’un "profane" peut avoir plus de valeur que la réponse d'un supposé "sachant" ou d’un savant. La valeur accordée a priori à l’intellectuel et l’expert est une construction de l’idéologie et de représentations sociales. Elle a ses effets de pouvoir : disqualifier la parole citoyenne. Réciproquement l’anti-intellectualisme peut aussi relever d’une construction idéologique. La valeur d’un savoir se mesure à sa criticité, c’est-à-dire à son pouvoir de transformation de la pensée.

21. La crise de la démocratie est d’abord une crise du débat. Celui–ci est préempté par les politiques et les médias qui le mettent en scène sous la forme de la polémique permanente. Son exercice ne peut être réservé ni aux politiques, ni aux spécialistes. La démocratie représentative s’épuise de n’avoir pas su intégrer un dosage de démocratie directe ou de démocratie participative.

Il est urgent d’inventer des alternatives citoyennes qui sauront replonger la démocratie à ses sources véritables : la délibération publique et le débat citoyen. La presse participative, et en particulier Mediapart, se doit d’être un laboratoire pour une pensée de l’évolution de la démocratie représentative vers une démocratie participative.

Pascal Maillard

PS : Certains lecteurs seront peut-être étonnés que le présent « article » soit en partie constitué de la reprise de commentaires postés ces dernières années dans des fils de discussion, parfois houleux, d’autres plus apaisés et respectueux des intervenants. J’y ai même inclus des éléments de commentaires postés sur le billet de lancement de cette édition. Ces reprises sont pour moi naturelles. D’une part des commentaires un peu substantiels peuvent être le point de départ de la rédaction d’un billet – ce qui constitue l’un des modes possibles de fonctionnement de cette édition. D’autre part je ne fais pas de distinction entre l’écriture d’un billet et d’un commentaire, les deux relevant d’une même exigence de la pensée. Peut-être qu’un commentaire requiert plus d’attention et de vigilance qu’un article ou un billet. Ou une attention d’une nature particulière. Il suppose en effet une faculté d’écoute et une attention permanente à l’autre. Je me permets de renvoyer aux recommandations relatives à cette édition.

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