Débattre pour résister

Si l'on veut revivifier la démocratie, ne pas se contenter de quelques élections périodiques ou d'informations reçues passivement devant un écran, il faut réinvestir l'agora où débattre des grandes questions politiques qui engagent l'avenir. C'est une condition pour remobiliser les citoyens.

Si l'on veut revivifier la démocratie, ne pas se contenter de quelques élections périodiques ou d'informations reçues passivement devant un écran, il faut réinvestir l'agora où débattre des grandes questions politiques qui engagent l'avenir. C'est une condition pour remobiliser les citoyens.

 

Alors que la sphère publique est envahie par la pensée en 140 signes, pensée « cui-cui » (twitter, de l’anglais to tweet : gazouiller, pépier), que la com’ fabrique des « éléments de langage » pour les gouvernants, que des groupuscules extrémistes diffusent des slogans (« Laissez-nous nos stéréotypes ! », « Un papa, une maman, c’est naturel ! »), et que les publicitaires fournissent abondance de formules euphorisantes pour mieux positiver, … il est urgent de vraiment penser !

Pas seul, ni dans l’entre soi qui donne bonne conscience et protège de l’altérité menaçante, mais dans la confrontation avec les nombreux groupes et individualités qui composent notre société fragmentée. C’est là que le débat public prend sa nécessité : une délibération sur le modèle des discussions d’un parlement, où l’on informe sur les termes de la question, où l’on prend le temps d’évaluer le pour et le contre et où s’affrontent les points de vue divergents qui devront arriver à une décision majoritaire. Cette étape fondamentale de la vie politique n’est pas à restreindre au seul pouvoir législatif mais doit inclure le maximum de citoyens, si l’on veut que la démocratie ne soit pas un vain mot.

La délibération étendue devrait jouer un rôle central dans une « démocratie continue » (Dominique Rousseau) : une succession de moments où l’on pèse la pensée (libra : la balance), librement (liber). L’échange argumente, réfute, nuance ; il envisage la complexité du problème et son contexte, il exerce la réflexion critique, prend en compte la subjectivité humaine sans se laisser intimider pas la pseudo-rationalité économique, intègre la diversité et les particularismes des multiples composantes de la population, et au bout du compte, mûrit la prise de position. La délibération permet d’échapper au conformisme de masse, à la dominance des idées reçues. Ce travail collectif de réflexion et d’expression ne s’improvise pas : il requiert des règles pour maîtriser le conflit — cette discipline à laquelle tend l’éthique du débat pour favoriser l’expression de tous et limiter la violence verbale.

Les pouvoirs publics, notamment les autorités locales, devraient avoir à cœur de construire et d’entretenir des maisons du débat public, où des salles en nombre suffisant faciliteraient les réunions de ceux qui veulent s’informer, confronter leurs points de vue, c’est-à-dire construire une opinion publique active et éclairée, capable d’intervenir dans le processus de décision. Pourtant, malgré les proclamations de démocratie, les lamentations sur le taux d’abstention, on peut se demander si les « représentants » du peuple souhaitent des citoyens informés qui sachent déconstruire leurs « éléments de langage », mettre à nu l’idéologie anesthésiante et la confronter aux enjeux humains fondamentaux. Les États Généraux du Pouvoir Citoyen, le Collectif pour une transition citoyenne, les MJC et une multitude d’autres associations — sans oublier la 5e Rencontre avec Médiapart au Frioul —  se sont eux résolument engagés dans l’organisation de débats avec les citoyens pour contribuer à susciter une pensée délibérée.

Michel Granger

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