Laïcité et monde commun

Cet article lance le deuxième débat de l’Édition participative de CAMédia. Il invite à la réflexion sur le principe de laïcité, à la lumière des évolutions du contexte en ce début de siècle, afin de contribuer à favoriser la création d’un monde commun.

Cet article lance le deuxième débat de l’Édition participative de CAMédia. Il invite à la réflexion sur le principe de laïcité, à la lumière des évolutions du contexte en ce début de siècle, afin de contribuer à favoriser la création d’un monde commun.



La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. (Constitution de 1958)

Art. 1 — La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public.

Art. 2 — La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. (Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État)

 

« La » laïcité

Tant de livres et d’articles ont été rédigés par des historiens et des philosophes spécialistes de la laïcité qu’il peut sembler vain de reprendre la question, voire imprudent d’aborder un tel sujet « brûlant », propre à enflammer des esprits aux convictions inébranlables : « la » laïcité est à ce point constitutive du système de valeurs des Français qu’ils lui ont accordé une place dans la loi fondamentale. En tant que principe constitutionnel inaliénable, la laïcité indique clairement que la source de la loi réside dans les votes des représentants du peuple, indépendamment de tout texte sacré. La clarté du principe n’a pas exclu des divergences d’interprétation, des remises en cause, des tentatives de l’infléchir au risque de le dénaturer.

Nous avons considéré qu’il était opportun de ne pas esquiver le débat sur un problème complexe, omniprésent dans l’actualité, noyé dans le brouillard idéologique actuel où les mots ont changé de valeur. Toutefois, le thème ne porte pas sur la laïcité précisément, mais sur « Laïcité et monde commun » : autrement dit, en quoi le principe constitutionnel de laïcité peut-il contribuer à favoriser la création d’un monde commun[1], alors que la société tend à se fragmenter ? La problématique est ainsi déportée du côté du rôle de la laïcité pour renforcer la cohésion sociale. Utiliser le mot « laïcité », revenu sur le devant de la scène médiatique vers 1990, célébré avec emphase par des responsables de l’État, récupéré par des politiciens qui l’instrumentalisent à contresens pour défendre une idéologie inégalitaire, obligera à faire l’effort de s’interroger sur le sens qu’on donne à ce mot, tant ses interprétations sont multiples ; sa définition est même l’enjeu d’une bataille politique.

À l’origine, c’est la Révolution française qui fait apparaître l’idée neuve de « l’État laïque », neutre à l’égard des cultes, indépendant vis-à-vis des clergés et des religions. Il s’agit alors de mettre un terme à la domination de l’Église catholique sur la vie publique dans une ultime tentative pour se débarrasser de l’Ancien Régime et émanciper le peuple de la République. Le mot « laïcité » est attesté en 1871, et quelques années plus tard, avec Ferdinand Buisson, il en vient à désigner une conception qui disjoint la religion de la sphère politique et sociale. En 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État assure la liberté de conscience et la liberté des cultes. Dans sa décision du 21 février 2013, le Conseil constitutionnel a explicité le concept qui implique selon lui : la neutralité de l’État, la non-reconnaissance des cultes, le respect de toutes les croyances, l’égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction de religion, la garantie du libre exercice du culte et le fait que la République ne salarie aucun culte (exception faite du régime concordataire d’Alsace-Moselle qui est confirmé).

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L’évolution du contexte

Le principe est suffisamment explicite pour qu’on veuille l’appliquer indépendamment du fait que, depuis 1905, le contexte a considérablement évolué. En effet, « Plus de la moitié des Français ne se réclament d’aucune religion », selon un article du Monde [2] qui s’appuie sur divers sondages : 37% des Français se déclarent « religieux », mais 34% « non religieux » et 29 % « athées convaincus ». Parmi les catholiques, 16% se disent « croyants et pratiquants » et 4,5 % assistent à la messe chaque semaine. Lorsque 63% de la population n’a pas d’intérêt direct pour les religions, parler de laïcité nécessite de réfléchir à ce qu’elle veut protéger. Quelle minorité ? Les catholiques, les musulmans, les juifs, les athées et les agnostiques ? Comment garantir la liberté de conscience de tous ? La situation est rendue encore plus complexe par le fait que, face à la sécularisation de la société, des fidèles parmi les plus radicaux s’efforcent de susciter un réveil religieux et d’accroître leur visibilité médiatique pour tenter d’influer sur le débat politique : non seulement ils s’opposent à la loi sur le mariage pour tous, aux études de genre et à l’enseignement de l’égalité filles/garçons, mais ils tentent d’imposer leurs convictions.

Depuis les années 1960, l’installation en France d’une population nombreuse venue du Maghreb a posé le problème de l’intégration d’une culture centrée sur l’islam. Quand les descendants d’immigrés ont voulu s’établir de façon durable dans la société française et ont cessé d’accepter d’être invisibles, de cacher leur religion, lorsqu’ils ont signifié qu’« ils ne souhaitent pas se diluer mais s’intégrer » (entretien avec N. Göle[3]), la réaction d’une partie des Français attachés à leurs « racines chrétiennes » a enflé au gré de diverses motivations. Si l’on ajoute au contexte postcolonial les tensions nées de la discrimination raciale et du chômage, la relégation dans des quartiers déshérités, la violence de l’islamisme politique radical attisée par des mouvements terroristes internationaux, on peut se demander si la laïcité instituée en 1905 est en mesure de faire face  telle quelle  aux différents conflits qui surgissent ? Le principe constitutionnel de laïcité peut-il s’appliquer de façon abstraite, ou bien, si l’on prend en compte les divers ingrédients de la situation économique et sociale, ainsi que les demandes de la deuxième religion de France, des adaptations sont-elles à envisager pour éviter plus de fragmentation et de confessionnalisation de l’espace public, ce qui pourrait conduire à des tensions plus graves encore ?

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Pour un « monde commun »

 

•  En 1905, la laïcité se contentait, mais c’était déjà beaucoup, de vouloir instaurer la neutralité de l’État et de contenir le pouvoir de l’Église catholique, c’est-à-dire que ce principe de liberté et d’émancipation était destiné à créer les conditions d’un monde commun à partir de la liberté de conscience — la coexistence pacifique des différentes convictions, de la croyance comme de l’incroyance. Actuellement, on peut se demander si l’application de ce principe est suffisante pour faire une place à tout le monde, à égalité, et garantir la cohésion sociale ? Si par définition la laïcité traite à égalité tous les citoyens, croyants ou non, peut-elle se contenter de gérer des problèmes de tenue vestimentaire dans l’espace public en faisant silence sur de multiples éléments du contexte ? N’est-elle pas conduite à sortir de son champ strict d’application et de s’ouvrir aux situations complexes de discrimination et de relégation dont souffrent beaucoup de musulmans ? L’État laïque de la Révolution française s’attaquait à l’ensemble du système de l’Ancien Régime à travers son offensive contre l’emprise de l’Église catholique qui était étroitement liée à un ordre économique et social favorisant la noblesse et le clergé : la laïcité d’aujourd’hui n’a-t-elle pas aussi son mot à dire sur l’accroissement des inégalités qui minent la cohésion sociale ? Peut-on s’en remettre à la charité chrétienne et à la philanthropie de quelques milliardaires ? La laïcité ne devrait-elle pas être repensée en fonction des nouveaux contextes sociaux, économiques et politiques afin de contribuer, à sa mesure, à concevoir une politique d’égalité réelle, condition d’un monde commun ?

 

•  L’actualité montre que la laïcité est dévoyée par les tenants d’une conception extrémiste, apte à rejeter ceux qui ne relèvent pas de l’identité nationale d’autrefois, à stigmatiser par exemple les élèves qui ne s’appellent pas Pierre, Paul ou Jacques : elle est revendiquée pour faire le tri entre ce qui serait acceptable et ce qui ne le serait pas (tenues, menus de cantine), afin de protéger l’identité d’une société blanche et chrétienne contre le supposé empiètement de « communautés » minoritaires nouvellement installées ou présentes depuis longtemps sur notre territoire. On peut douter que cela favorise la cohésion sociale et l’enrichissement par l’interculturalité. Dans ce cadre, la référence fréquente à la République, la res-publica,  semble plutôt masquer un intérêt prononcé pour la res-privata, pour les intérêts d’un groupe particulier aux conceptions inégalitaires et xénophobes. Plutôt que d’exclure pour tenter d’imposer une domination immuable, ne faudrait-il pas rechercher l’élaboration de compromis collectifs, pour favoriser le « vivre ensemble » dans un monde commun, sans pour autant remettre en cause la fondamentale neutralité de l’État à l’égard du religieux ? Des accommodements bienveillants ne sont-ils pas nécessaires pour le bien commun ?

 

•  À la fin du xixe siècle, l’école publique, « la laïque », paraissait susceptible de favoriser la mixité sociale, d’enseigner un même programme et les mêmes valeurs à tous les petits Français, ce qui devait être un facteur de cohésion. Depuis, en dehors de l’esprit de 1905, l’État et les collectivités territoriales se sont mis à financer largement les écoles confessionnelles qui sont sous contrat d’association : le choix d’une éducation catholique, et pour un plus petit nombre, juive ou musulmane, affaiblit l’école publique, prévue pour tous ; les enfants apprennent à vivre séparément, entre soi, les différences religieuses se doublant de clivages sociaux. Est-ce dans ces écoles à part que l’on peut enseigner le principe de « commune humanité » et celui de « commune socialité »[4] ?

 

•  L’insistance sur des problèmes religieux, tels que le foulard islamique de mères qui accompagnent les sorties scolaires, la longueur des jupes, le refus des menus de substitution à la cantine ou le port du voile à l’université ne seraient-ils pas l’objet de surenchères à visée électorale relayées par des magazines amateurs de couvertures sensationnelles qui plaisent à leur lectorat ? Cela permet d’augmenter les ventes, d’accroître les profits des groupes de presse qui diffusent l’idéologie néolibérale et exercent leur influence sur l’opinion publique : faire diversion pour ne pas voir les graves problèmes économiques, sociaux et écologiques. Or, ces médias se soucient-ils de créer un monde commun ? Sont-ils concernés par la réduction des inégalités insupportables, veulent-ils donner aux « sans-voix » le pouvoir de se faire entendre et de participer à la prise de décision sur les règles qui les concernent dans leurs lieux de vie et de travail — ce qui serait le propre d’une société démocratique ? Ou bien s’agit-il de signifier à une « minorité » religieuse qu’elle n’appartient pas à la communauté nationale, qu’elle doit se plier à de nouvelles règles ou quitter la France ? Or cette « minorité » est composée essentiellement de citoyennes et de citoyens français, ce que l’on tend à oublier.

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Le débat sur le rôle de la laïcité dans la création d’un monde commun comporte bien d’autres aspects que ce petit billet introductif n’a pas vocation à énumérer et que d’ailleurs les articles suivants aborderont sans aucun doute. Son enjeu est de trouver un juste équilibre entre l’écoute des citoyens français de confession et de culture musulmanes dans toute leur diversité et le respect du principe de laïcité qui doit fonder la coexistence apaisée des convictions et des pratiques : cet état stable devrait permettre d’inventer un monde commun dans lequel l’autre est reconnu et accepté dans sa différence.

 

Michel Granger

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Nous sollicitons vos contributions. Voir le mode d'emploi :

http://blogs.mediapart.fr/edition/camedia/video/100415/participer-l-edition-camedia-mode-d-emploi

 


[1] La notion de « monde commun » n’est pas définie dans les dictionnaires usuels. Il est cependant possible de la cerner par son contraire : une société sous le régime de l’apartheid ou dirigée par une théocratie ; ou bien encore, une société dans laquelle les inégalités économiques indécentes séparent les individus.

La notion désigne un état idéal de la société à construire. Le monde commun ne reconnaît qu’une humanité, sans distinction ni discrimination et se fonde sur l’interdépendance. Il veut rendre possible une existence commune ; pour cela, il favorise la relation et la coopération de tous, l’agir-ensemble, en dépit des différences. Animé par l’esprit public, il refuse que quelques-uns accaparent les biens et le pouvoir.

On pourrait appuyer la définition de ce monde commun sur les principes de la Déclaration de Philadelphie (1944) qui affirme notamment que « tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales. » (II.a)

[2] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/05/07/une-grande-majorite-de-francais-ne-se-reclament-d-aucune-religion_4629612_4355770.html

[3] http://www.mediapart.fr/journal/international/030515/niluefer-goele-les-musulmans-europeens-ne-souhaitent-pas-se-diluer-mais-s-integrer

[4]  « Principe de commune humanité : par-delà les différences de couleur de peau, de nationalité, de langue, de culture, de religion ou de richesse, de sexe ou d’orientation sexuelle, il n’y a qu’une seule humanité, qui doit être respectée en la personne de chacun de ses membres.

Principe de commune socialité : les êtres humains sont des êtres sociaux pour qui la plus grande richesse est la richesse de leurs rapports sociaux. » (Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance, Le Bord de l’eau, 2013, p. 26)

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